Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 29: The Lie's Reckoning
On ne lui fit pas traverser le couloir. On le poussa dans une pièce différente de la première, plus petite, une table d’acier entre deux chaises. La lumière tombait d’une ampoule nue, crue, qui faisait luire le crâne de Krueger comme du marbre poli.
— Asseyez-vous, Moreau.
Luc s’assit. Il avait mal aux côtes, au visage, aux mains. Mais il avait appris à habiter la douleur, à la laisser bourdonner en arrière-plan comme une mouche obstinée.
Krueger ne s’assit pas. Il restait debout derrière la chaise vide, les mains croisées dans le dos, immobile. Près de la porte, un soldat en armes. Et à côté de Krueger, un homme en costume civil, chapeau à la main, qui n’osait pas lever les yeux.
Il était petit, osseux, avec des joues creuses et des lunettes cerclées d’acier. Luc mit trois secondes à situer le visage.
— C’est drôle, dit Krueger. On garde longtemps les visages d’enfance. Ils restent gravés, n’est-ce pas ? Même quand on préférerait les oublier.
Luc ne répondit pas.
L’homme au chapeau fit un pas en avant. Il avait la démarche d’un pénitent, mais ses yeux fuyaient. Il regarda Luc, puis détourna le regard, comme si voir Luc le brûlait.
— Robert, dit Luc d’une voix plate. Robert Dalmont.
— Tu te souviens de moi, Luc. Bon Dieu. Tu te souviens.
Robert s’essuya les lèvres du revers de la main. Il transpirait sous le col.
— Nous avons joué ensemble, dit Robert. Rue de la Roquette, pendant trois étés, avant que ta famille déménage. On se battait pour savoir qui monterait le premier sur les fortifs.
— Tu t’en souviens, toi.
Luc ne bougeait pas. Il ne voulait pas donner à Krueger la satisfaction d’une émotion visible.
— On a grandi, dit Robert. On fait ce qu’on doit faire pour survivre.
— C’est ton récit, dit Luc. Tu le racontes à toi-même ou à eux ?
Krueger émit un petit bruit, presque un gloussement.
— Votre ami Robert s’est présenté de lui-même, Moreau. Il ne demande rien en échange de ses renseignements, sinon de rentrer chez lui proprement. Il est surtout venu à cause de vous. Parce qu’il vous connaît.
— Il ne me connaît pas.
— Alors pourquoi tremble-t-il ?
Robert se tourna vers Krueger, puis de nouveau vers Luc, comme un homme qui cherche à plaider une cause pourtant perdue.
— Maxime, dit Robert à voix basse. Je ne suis pas venu pour la radio, ni pour tes plans. Je suis venu pour Maxime.
Luc sentit le nom s’imprimer dans sa poitrine comme un fer chaud. Il ne releva pas la tête.
— Tu as toujours raconté qu’il était mort en combattant, dit Robert. Que c’était un héros. Ton père le racontait dans tout le quartier. Et toi, tu l’as cru.
— Il est mort en 1940. Tué en défendant la ligne de l’Est.
Robert secoua la tête. Lentement, avec une espèce de pitié qui rendait Luc furieux.
— Maxime n’était pas sur la ligne de l’Est. Il n’a jamais été dans l’armée. Il a été arrêté trois jours après la conscription. Il a refusé de porter l’uniforme. Il aurait pu être libéré — il travaille dans une pharmacie, il avait un certificat médical, tu le sais bien. Mais il ne l’a pas fait. Alors ils l’ont pris.
— Tu mens.
— Maxime est mort au camp de Royallieu. Pas sur un champ de bataille. Dans une baraque, en attendant d’être déporté. En attendant d’être envoyé plus loin, on ne sait où. Ton père a obtenu le certificat de décès par une connaissance à la Kommandantur.
La pièce glissa légèrement autour de Luc. Le mur, l’ampoule, le visage ruisselant de Robert. Il revit son père, un soir, tenant une lettre entre deux mains qui tremblaient — pas de colère, pas de chagrin : de honte. Cette lettre qu’il avait brûlée ensuite dans la cheminée.
— Il ne voulait pas, dit Robert. Il ne voulait pas que ton frère soit mort pour rien. Alors il a fait de Maxime un héros. Il t’a fait croire que ton frère s’était battu, que le sacrifice avait un sens. Tu devais marcher sur ses traces, pas crever en prison, la bouche fermée.
Luc n’avait pas demandé à s’asseoir ; c’est Krueger qui le lui avait ordonné. Mais il se sentait soudain très loin de la chaise, très loin de tout.
Le mensonge avait la même texture que la vérité. Il pouvait presque la palper. Ce père qui, chaque année, allait boire un café près du monument aux morts, seul, sans dire un mot. Ce père qui n’avait jamais parlé de son fils aîné en détail, jamais de date, jamais de bataille.
Le héros qu’on lui avait vendu, c’était un homme qui avait simplement refusé. Refusé d’obéir. Refusé de se laisser emporter. Et qui était mort pour ce refus.
— Je n’étais pas certain, dit Robert. Je pensais peut-être que je me trompais. Mais c’est la vérité, Luc. Nous avons besoin de vérité, maintenant. Toi et moi.
Luc releva les yeux. Le visage de Robert était blême, misérable, mais il y avait autre chose — quelque chose de dur au fond de ses prunelles, une lâcheté qui se déguisait en bravoure.
— C’est pour ça que tu es là ? demanda Luc. Pour me raconter la vérité ?
Robert ne répondit pas. Il baissa la tête. Krueger prit une chaise, la tira près de la table et s’assit enfin, face à Luc.
— Votre frère est mort comme un désobéissant, Moreau. Votre père vous a menti toute votre vie pour faire de vous ce que vous êtes. Vous avez cru porter l’héritage d’un fanion, mais il n’y avait qu’un tissu. Alors dites-moi : pour qui vous battez-vous encore ?
Luc regarda ses mains liées. Des marques de menottes aux poignets. Une coupure au-dessus du sourcil dont il sentait encore le sel sécher.
Il pensa à son père, au vélo, aux lettres brûlées. À Maxime, mort pour avoir dit non. Pas pour avoir tiré, non. Pour avoir eu l’audace d’arrêter de suivre.
Un poids se détacha soudain de sa poitrine. Pas la honte. Pas la colère. C’était plus léger que cela.
— Je me bats pour la même chose que lui, dit Luc. Pour le droit de dire non.
Il se tut une seconde. Une onde froide et limpide l’envahit, comme un réveil.
— Et vous, Monsieur Krueger, vous battez-vous pour quelque chose ? Ou vous vous contentez de prendre vos ordres ?
Les yeux de Krueger clignèrent, deux battements à peine. Il n’était pas habitué à ce que la souris parle.
— Demain, dit Krueger en se levant, on reprendra. Je vous montrerai ce que signifie dire non pour quelqu’un qui a une famille.
Luc ne répondit pas. Mais dans le noir du camion qui le ramenait vers sa cellule, il sourit. La première fois qu’il souriait depuis des semaines.
Le mensonge était mort. Et dans sa tombe, quelque chose d’autre avait germé.
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