Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 30: Aftermath
La cellule sentait le moisi et l’urine, mais Luc ne s’en plaignait plus. Il comptait les fissures dans le plafond, inventait des itinéraires entre elles, des rues qu’il ne verrait peut-être jamais plus.
Père Bernard priait dans le coin, à voix basse, son chapelet usé glissant entre ses doigts. Depuis trois jours, Luc ne répondait plus à ses tentatives de conversation. Mais ce matin-là, quelque chose avait changé en lui. Quelque chose s’était éteint, et de la cendre, une autre lumière était née : froide, calculée.
« Père, dit Luc sans tourner la tête. Vous croyez que Dieu pardonne aux menteurs ?
— Si le mensonge sert la vérité, peut-être.
— Alors priez pour moi. »
La serrure cliqueta. Deux soldats entrèrent, baïonnette au canon. Luc se leva lentement, les mains déjà devant lui, habitué au rituel des menottes. Il suivit sans résistance le long couloir de pierre, grimpa les escaliers qui sentaient la cire et le cigare. Il connaissait le chemin par cœur désormais.
Le bureau de Krueger était propre, rangé. Une photo de famille sur le sous-main — femme, deux enfants, un chien. Luc s’assit sans y être invité. Krueger leva les yeux de son dossier, surpris par cette familiarité qu’il ne lui avait jamais vue.
« Moreau. Vous avez meilleure allure que la dernière fois.
— Vous aussi. Le repos vous réussit. »
Krueger sourit, mais ses yeux restaient froids. Il referma le dossier, croisa les mains.
« Robert Dalmont vous a-t-il convaincu de coopérer ? Il semblait penser que certains... aveux familiaux pourraient vous déstabiliser.
— Il m’a appris quelque chose, oui. Que mon frère n’est pas mort en héros. Que mon père a menti.
— Et cela vous rend... ?
— Libre. »
Krueger haussa un sourcil. Il se leva, contourna son bureau, s’appuya contre le rebord de la fenêtre. Le soleil de Paris entrait en biais, découpant l’ombre des barreaux sur le plancher.
« Libre. C’est un mot dangereux, Moreau. Vous n’êtes pas libre. Vous êtes mon prisonnier, et je connais votre vrai nom, vos activités, votre réseau. Il ne manque que les détails. Et j’ai le temps.
— C’est justement ce que je suis venu vous offrir. Du temps. »
Le silence tomba comme une lame. Krueger ne bougea pas, mais son regard se fit plus aigu.
Luc se pencha en avant, les coudes sur ses genoux, les menottes tirant sur ses poignets. Sa voix était basse, presque confiante.
« Je connais des noms. Des adresses. Des caches que même votre informateur ne connaît pas. Marcel vous a donné les radioamateurs, les planques de la troisième section. Mais il ne connaît pas le reste. Personne ne le connaît, sauf moi.
— Et pourquoi me donneriez-vous cela ?
— Parce que je veux sortir d’ici. Parce que je veux revoir la Seine avant de mourir, même libre, même traqué. Votre guerre m’a pris mon frère, ma famille, mon atelier. Que me reste-t-il à protéger ? »
Il laissa la phrase flotter. Krueger le détailla : le visage tuméfié, les côtes douloureuses, la barbe de trois jours. Il avait vu des hommes se briser. Il connaissait le moment exact où la volonté cède et où l’instinct de survie prend le dessus. Luc Moreau n’était peut-être pas à ce point précis, mais il en était proche.
« Quel genre de liste ?
— Deux noms. Deux réseaux indépendants que Marcel n’a jamais connus. Des gens qui ne communiquent pas avec le reste. Des isolés.
— Des gens que vous voulez voir arrêtés pour détourner mon attention.
— Si c’était le cas, je n’aurais pas choisi des morts. »
Krueger fronça les sourcils. Luc sortit une feuille froissée de sa poche — il l’avait écrite cette nuit, à l’encre de sa propre urine, sur un papier volé à Père Bernard. Il la déplia sur le bureau.
Deux noms. Deux adresses à Belleville. Des noms que Krueger ne connaissait pas, des adresses qu’il vérifierait. Luc les avait choisis avec soin : des hommes déjà morts, des appartements vides depuis des mois. Des fantômes.
« Vous voulez sortir contre ça ? Deux noms ?
— Deux noms et je vous donne aussi Marcel.
— Marcel ? Votre propre homme ? »
Luc haussa les épaules avec une lassitude calculée.
« Marcel m’a vendu. Il m’a pris Élise, il a fait tirer sur Gérard. S’il brûle, je veux être là pour me chauffer. »
Krueger regarda la feuille, puis Luc, puis la feuille encore. Il décrocha le téléphone, demanda une vérification des adresses. Cinq minutes passèrent. Luc demeura immobile, le regard vague, l’air d’un homme déjà ailleurs.
Le téléphone sonna. Krueger écouta, hocha la tête, raccrocha.
« Les appartements sont vides. Vos deux noms n’ont pas de dossier.
— Parce qu’ils sont morts en 41. Tuberculose, pour l’un. Accident, pour l’autre. Vous pourrez confirmer dans vos registres. »
Krueger ouvrit la bouche, puis la referma. Un sourire lent s’étira sur son visage.
« Vous êtes un animal, Moreau. Vous voulez me vendre des cadavres.
— Vendre, non. Échanger. Ma liberté contre votre temps. Vous perdrez deux heures à vérifier des tombes. Moi, je perds rien, puisque je suis déjà tout perdu. »
Krueger le regarda longtemps. Puis il rit — un rire bref, sans joie, le rire d’un homme qui reconnaît un adversaire de taille.
« Je vais faire mieux que vérifier. Je vais vous garder une nuit encore. Si demain matin mes hommes confirment que ces deux adresses abritent des rats morts, vous serez relâché à l’aube.
— Et si vous mentez ? dit Luc.
— Je ne mens pas. Je vous l’ai dit, je veux vous voir sur la Seine. En liberté. Pour vous rattraper plus tard, quand j’en aurai fini avec vous. C’est plus amusant que de vous garder dans cette cave. »
Krueger signa un ordre de transfert, appela deux gardes. Luc fut relevé, menotté de nouveau, guidé vers une autre aile — une cellule de détention provisoire, moins humide que la cave. On lui donna même une couverture.
Il s’allongea sur le bat-flanc de bois et ferma les yeux. Son cœur battait fort, mais son visage demeurait calme. Il avait joué. Il avait gagné l’instant. Mais il savait que la liberté de Krueger était un leurre, une corde qu’on lui laissait pour mieux le suivre. Peu importe. Chaque heure hors de la cave était une heure de plus pour réfléchir.
Le lendemain, à l’aube — une aube grise, lavée de pluie — on vint le chercher. On lui rendit ses vêtements civils, propres mais délavés. On lui ôta les menottes. Un sergent le fit signer un papier, puis le poussa dehors par une porte de service donnant sur une cour intérieure.
Luc cligna des yeux sous la lumière. Le froid de novembre le saisit, propre, vivant. Il prit une inspiration profonde, goûta l’air de la ville : le charbon, le pain rassis, l’essence.
Puis il la vit.
Une colonne de prisonniers traversait la cour en sens inverse, escortée par trois soldats. Hommes et femmes, crasseux, tête baissée. On les menait vers les camions de transport qui attendaient, moteurs allumés.
Au milieu de la colonne, cheveux sales collés au front, un œil au beurre noir — Sarah.
Elle leva les yeux. Elle le vit. Une seconde — pas plus — leurs regards se croisèrent. Ses lèvres bougèrent, silencieuses, mais Luc les lut sans mal : *Cours*.
Il ne bougea pas. Le sergent lui fit signe d’avancer vers la rue. Luc obéit, fit deux pas.
La colonne s’ébranla vers les camions. Sarah fut poussée dedans avec les autres, et la bâche retomba.
Luc s’arrêta au coin de la rue, adossé à un mur de pierre mouillé. Il ferma les yeux. Il aurait dû s’enfuir, disparaître, rejoindre Vautrin. Il aurait dû pleurer. Mais il ne fit rien de tout cela. Il rouvrit les yeux, regarda les camions s’éloigner par la porte arrière de la caserne. Il compta les bâtiments, les fenêtres, les issues. Puis, lentement, il se mit en marche.
Il marcha. Pas pour fuir. Pas pour disparaître.
Il marcha vers la librairie de Vautrin — pour cacher les tubes, pour trouver Antoine, pour préparer ce qui allait suivre. Il marchait dans Paris occupé, un homme libre dans une ville captive, et il savait que le temps qu’on lui avait offert ne durait qu’autant qu’un mensonge.
Mais il avait appris une chose, dans cette cave : il ne suffisait pas de survivre. Il fallait choisir pour qui.
Il choisissait Sarah.
Il se mit à pleuvoir. Luc enfonça les mains dans ses poches, baissa la tête, et traversa la ville à pas réguliers, comme il avait traversé tant de rues sur son vélo. Il ne savait pas encore comment, ni avec qui. Mais il savait une chose : il ne la laisserait pas mourir à l’aube.
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