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Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 3: The Photograph

La pluie s'était arrêtée depuis une heure, mais l'humidité restait collée aux pavés comme une seconde peau. Luc appuya sa bicyclette contre le mur de l'atelier et jeta un coup d'œil par-dessus son épaule avant de pousser la porte. Personne. Depuis l'incident du café, il ne traversait plus la rue sans vérifier les fenêtres qui donnaient sur son itinéraire.

Marcel était assis sur l'établi, les jambes ballantes, en train de faire tourner une roue de vélo entre ses doigts. Il ne s'était pas donné la peine d'enlever son imperméable trempé. L'air sentait le métal froid et le tabac brun.

— Tu as mis du temps, dit-il sans lever les yeux.

Luc ferma la porte derrière lui et tira le verrou. Il posa sa sacoche sur le comptoir, en sortit une clé à molette qu'il n'avait pas utilisée de la journée.

— Le contact du café n'est jamais venu. Trois agents perdus en une nuit. Et quelqu'un m'a suivi depuis la rue des Lombards.

Marcel releva la tête. Ses yeux gris, fatigués, se plissèrent.

— Robert m'a raconté pour le parc. Le microfilm est en sécurité ?

— Pour l'instant. Mais ça ne durera pas.

Marcel hocha lentement la tête, comme s'il pesait chaque mot. Il descendit de l'établi, fouilla dans la poche intérieure de son imperméable et en sortit une photographie noir et blanc, cornée aux angles. Il la tendit à Luc.

La photo montrait une femme d'une trentaine d'années, cheveux courts et clairs, regard direct. Elle se tenait devant un mur de briques anonyme, les mains dans les poches d'une veste trop grande pour elle. Pas de sourire. Un visage qui semblait accoutumé au poids des secrets.

— Qui est-ce ?

— Le rossignol. Nouvelle recrue, dit Marcel. Elle remplace le courrier qu'on a perdu hier.

Luc observa la photo plus longtemps que nécessaire. Quelque chose dans la posture de cette femme ne lui plaisait pas. Elle était trop droite, trop sûre d'elle. Comme quelqu'un qui joue un rôle appris par cœur.

— D'où vient-elle ? demanda-t-il en reposant le cliché sur l'établi.

— Londres. Formée par le réseau Buckmaster. Elle a été parachutée près d'Épernay la semaine dernière.

— Et elle connaît déjà le nom des codes, notre système de marquage à la craie ?

Marcel haussa les épaules.

— Elle connaît suffisamment pour être dangereuse si elle tombe entre de mauvaises mains.

— Elle me semble trop parfaitement préparée. La nuit dernière, trois de nos agents ont été arrêtés. Aujourd'hui, une nouvelle sort de nulle part, poussée par le quartier général. Tu ne trouves pas ça coïncidence commode ?

Marcel se pencha en avant, le visage à moins de trente centimètres du sien.

— Tu penses à voix haute, Luc, et ça commence à m'inquiéter. On n'a pas le luxe des soupçons.

— On n'a pas le luxe des erreurs non plus, répondit Luc, la voix plus basse. Le contact du café ne s'est jamais présenté. Trois de nos hommes arrêtés dans la même nuit. Et ce matin, une femme se tient devant ma porte avec un paquet marqué d'une croix au cyanure. Un signal que je ne connais pas.

Le silence s'installa entre eux. Le bruit d'une voiture allemande passa dans la rue, puis s'éteignit. Marcel regarda par la fenêtre, machinalement, puis se retourna.

— La croix au cyanure ? insista-t-il.

— Une croix blanche tracée à la craie sur un sachet de pièces de rechange. La femme m'attendait assise sur le banc devant la boutique.

— Tu lui as parlé ?

— Elle m'a demandé si j'avais des boyaux de rechange pour un vélo de tourisme. Je lui ai répondu que je n'avais que des pneus pleins. Elle est partie.

Marcel gratta la barbe naissante sur sa mâchoire. Un tic qu'il avait quand quelque chose le dérangeait.

— C'est le signal du service spécial de DeGaulle. Ils l'utilisent lorsque le réseau principal est compromis. Ils envoient un émissaire pour proposer une évacuation.

— Je ne connais pas ce signal. C'est la première fois que je le vois.

— Normal. Personne ne le connaît avant d'en avoir besoin, répondit Marcel. La nuit dernière en a fait besoin.

Luc s'adossa au mur, les bras croisés. Son regard passa de la photographie à la fenêtre, puis revint sur Marcel.

— Je n'aime pas ça. Quelqu'un connaît mon nom de couverture. Quelqu'un a tracé une croix sur ma porte. Et maintenant, une nouvelle venue qu'on me demande de former.

— Tu n'as pas le choix, dit Marcel. C'est le quartier général qui l'a envoyée. Elle arrivera demain matin, dix heures, au pied de la colonne de la Bastille. Elle aura une pancarte avec les lettres « GM » — « garçon manqué », sa plaque de reconnaissance. Tu l'emmèneras en reconnaissance, tu lui montreras le parcours de la place des Vosges au pont de Sully.

— Et le microfilm ?

— Il a trouvé sa place pour quelques jours. Laissons-le dormir dans le parc. Quand elle sera formée et que je serai certain que le réseau peut lui faire confiance, elle prendra la livraison.

Luc prit la photographie entre ses doigts et la posa face contre l'établi, comme on retourne une carte de visite qu'on ne souhaite pas retenir.

— Demain, donc. À dix heures.

Marcel remit son chapeau et s'approcha de la porte. Il posa sa main sur la poignée, hésita, puis se retourna. Ses yeux cherchèrent ceux de Luc avec une intensité inhabituelle.

— Écoute. Il y a une chose que je ne t'ai pas dite. Hier soir, la Gestapo a trouvé le poste de radio rue de Sévigné. C'est là que vivaient les trois agents arrêtés. Ils savaient exactement où le chercher. Pas au hasard. Dans le placard caché derrière la plaque électrique.

Luc ne répondit rien. L'information se fraya un chemin dans sa tête comme une aiguille dans du tissu épais.

— Un poste caché, poursuivit Marcel. Pas une boîte aux lettres. Trois arrestations en même temps. Et un quartier général qui envoie une nouvelle recrue une semaine plus tard. Fais les comptes, mon ami. Et fais attention à qui tu formes.

Marcel ouvrit la porte. L'air de la nuit s'engouffra dans l'atelier, chargé d'humidité et d'échappement.

— À demain, dit-il avant de disparaître dans la rue.

Luc restait seul. Il compta jusqu'à trente avant de s'approcher de la fenêtre et d'écarter le rideau d'un doigt. La rue était déserte. Marcel avait disparu trop vite, par le passage étroit qui menait aux anciennes écuries du quartier.

Luc retourna à l'établi, remit la photographie dans sa poche, et commença à ranger ses outils. C'est en rangeant un maillet qu'il le remarqua.

Un petit signe, tracé à la pointe d'un clou ou d'un tournevis, sur le bois usé de son établi. Un endroit qu'il connaissait par cœur : l'angle gauche, là où Il reposait ses chiffons gras.

Une croix. Petite, précise, gravée dans le bois comme on signe un contrat. Les bras parfaitement droits. Le trait vertical plus long que l'horizontal.

La même croix que celle sur le paquet de la femme. La même croix que le meurtre silencieux dans le cyanure.

Luc passa son pouce sur le trait gravé. Le bois était encore humide — la marque avait été faite au cours des dernières heures. Quelqu'un était entré dans son atelier pendant son absence. Quelqu'un qui connaissait son établi et qui connaissait son contact.

La photo de la femme dans sa poche avait soudainement un poids nouveau.