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Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 4: The Englishwoman

Je me réveillai avant l’aube, le dos encore endolori par la planche que je gardais sous le matelas. Le bois me rappelait que je n’étais pas un homme tranquille, pas un réparateur de bicyclettes qui dormait du sommeil du juste. J’enfilai ma veste de laine râpée, vérifiai la poche intérieure, là où l’enveloppe de graisse contenait le microfilm — non, inutile, le microfilm dormait dans le parc, sous le platane, dans son tube de laiton. Je n’avais plus que mon instinct.

La colonne de la Bastille se dressait dans la brume grise, muette comme un reproche. 9h48. J’appuyai ma bicyclette contre le socle, allumai une cigarette que je n’avais pas envie de fumer. Les quais étaient presque déserts ; un maraîcher poussait sa charrette, deux religieuses traversaient la place d’un pas pressé. Rien que de très ordinaire. C’est ce qui m’inquiétait. Dans Paris occupé, l’ordinaire était une couverture trop fine.

Je la vis arriver à 9h57. Trois minutes en avance. Une mauvaise habitude pour une débutante ; une marque d’empressement, ou de discipline trop bien apprise. Elle pédalait d’un mouvement fluide sur un vélo de femme noir, les mains gantées de cuir, un foulard bleu noué sous le menton comme une dame qui va faire ses courses. Elle ne ressemblait pas à une Anglaise. Elle ressemblait à une gravure de mode.

Elle s’arrêta à deux mètres de moi, sauta à terre avec une aisance étudiée, et retira ses gants avant de tendre la main.

— Monsieur Lenoir ? Je suis Nadine.

Le nom que Marcel m’avait donné pour elle — non, le nom qu’elle avait choisi pour elle. Nightingale. Rossignol. Je serrai sa main, courte et ferme, et lâchai tout de suite :

— Vous avez trois minutes d’avance. Dans notre métier, être en avance est aussi dangereux qu’être en retard. On s’attend à ce que les gens arrivent quand ils arrivent.

Elle sourit, et ce sourire était trop franc, trop lumineux pour ce ciel de cendre.

— J’étais impatiente de rencontrer mon instructeur.

Je remontai sur ma selle sans répondre. Il fallait la tester, d’abord. Marcel avait parlé d’elle avec une confiance qui me chiffonnait ; Marcel voyait des anges partout où il y avait peut-être des oiseaux de proie. Nous passâmes par la rue de Rivoli, puis je tournai brusquement dans les arcades ; le bruit de nos pneus sur les pavés résonnait entre les colonnes. Elle suivait dans mon sillage, à deux longueurs exactement. Trop bien. Mes autres recrues collaient à ma roue arrière ou s’étiraient sur dix mètres ; elle maintenait une distance précise, comme si on la lui avait enseignée.

— Où m’emmenez-vous, monsieur Lenoir ?

— Service à rendre. Je porte des pièces détachées à un atelier près de la gare de Lyon. Vous observez, vous ne parlez pas.

J’accélérai. Elle accéléra. Son visage ne trahissait aucun effort ; elle roula à ma hauteur, parfaitement calée, et pendant quelques minutes nous filâmes en silence le long de la Seine. Un camion allemand passa dans un grondement ; elle ne tourna pas la tête. Les civils ordinaires tournaient toujours la tête, ne serait-ce que pour mesurer la menace. Elle, elle garda les yeux droits devant elle, comme quelqu’un qui a appris à ne pas avoir peur.

— Vous faites cela depuis longtemps ? demanda-t-elle soudain, dans un français impeccable, sans la moindre trace d’accent.

— Le vélo ? Depuis que j’ai dix ans.

— Non, je veux dire — ce travail. Le transport. Les messages.

Elle avait baissé la voix, mais nous étions en plein air, et les murs avaient des oreilles dans cette ville. Je faillis la reprendre, mais je me retins. Il était trop tôt pour révéler ma main. J’agitai la mienne, l’air vague.

— C’est Marcel qui m’a parlé de vous, dit-elle. Il m’a dit que vous étiez l’homme de confiance. Le plus sûr de tout le réseau.

Je manquai de faucher une borne. Marcel ne donnait pas ce genre de détails à une recrue le premier jour. S’il lui avait dit que j’étais « le plus sûr », c’est qu’elle avait su le faire parler, ou qu’il avait commis une erreur fatale. J’avais vu des réseaux entiers s’effondrer parce qu’un homme sûr avait une langue trop longue avec une jolie femme.

— Marcel raconte beaucoup de choses, répondis-je. La moitié sont fausses. C’est sa façon de protéger les gens.

Elle rit, un petit rire clair qui me mit les nerfs en pelote.

— Vous êtes méfiant. C’est bien, ça. C’est ce qu’on m’avait dit de vous.

— On ? Qui ça, on ?

Elle hésita trois secondes. Trois secondes de trop.

— Marcel. Qui d’autre ?

Nous arrivâmes à l’atelier — un garage crasseux où un vieil homme nommé Étienne faisait semblant de réparer des moteurs pendant que la Gestapo le croyait inoffensif. Je déposai mon sac, mais au lieu de remonter sur mon vélo, je fis signe à Sarah de me suivre dans la ruelle derrière le bâtiment, un cul-de-sac bordé de poubelles et de briques sales.

Elle me rejoignit, l’air intrigué, et je la laissai approcher. Sa main droite pendait le long de sa jupe ; les femmes de la Résistance portaient souvent un petit revolver dans un étui qu’on attachait à la cuisse. Si elle portait une arme, je ne la voyais pas. Encore une anomalie.

— Écoutez-moi bien, mademoiselle. Je ne sais pas qui vous êtes vraiment, et je m’en fiche. Mais ici, dans la rue, vous ne parlez de personne par son nom. Ni Marcel, ni moi, ni personne. Mon contact s’appelle Arthur — un faux nom, vous le saurez bien assez vite. Si jamais vous êtes prise et qu’on vous presse, vous donnez ce nom-là : Arthur, rue des Rosiers. Vous n’avez jamais entendu parler de personne d’autre.

Ses yeux s’étrécirent légèrement. Une ride minuscule entre ses sourcils blonds.

— Arthur, rue des Rosiers. C’est compris.

— Répétez.

— Arthur, rue des Rosiers. Mais si quelqu’un pose des questions, je dis que je livre des chambres à air pour le garage.

Je haussai un sourcil. Elle avait improvisé une couverture plausible, pas trop détaillée, pas trop vague. C’était bon. Trop bon.

— Parfait. On remonte en selle. Cette fois, on prend la rue de Rivoli jusqu’à la place de la Concorde, puis on bifurque vers le marché aux puces. Il y a un barrage vers la rue de Seine, on le contourne par les quais. Vous suivez mes gestes sans poser de question.

— Pas une seule ? demanda-t-elle avec un demi-sourire.

— Pas une seule.

Elle se remit en selle avec cette grâce inquiétante, réajusta son foulard — un geste de coquette qui cachait peut-être un geste de professionnelle — et me suivit dans le dédale du Marais. Je la menai par des rues que je connaissais par cœur, là où les seuils étaient assez profonds pour qu’on s’y cache, là où les concierges dormaient devant leur poste de radio à 15 heures. Elle me suivit sans un mot. Parfait. Trop parfait.

Et c’est là que je compris ce que je devais faire. Je lui avais donné un nom et une adresse qui n’existaient pas — ou plutôt, une qui existait, mais dont le vrai locataire était un marchand de tissus qui était mort en déportation l’hiver dernier. Si Sarah était une espionne, elle irait vérifier Arthur. Si elle était une agente loyale, elle garderait le nom pour elle et n’irait jamais. Le rendez-vous de demain, sur le pont Marie, me dirait qui elle était vraiment.

Mais ce soir-là, alors que je regagnais l’atelier, je trouvai le troisième signe. Une croix, fraîchement taillée, juste à côté de l’établi — à l’endroit exact où je posais mes outils. Quelqu’un était entré dans mon garage. Quelqu’un voulait que je sache qu’il pouvait y entrer à tout moment. Je frottai la marque du doigt : les copeaux étaient humides, l’acajou encore imprégné d’huile. La croix avait été taillée il y avait moins d’une heure — pendant que j’étais avec Sarah.

J’attrapai mon tournevis le plus lourd et restai assis dans le noir, dos au mur, jusqu’à ce que les premières lueurs du jour blanchissent la vitrine. Demain, sur le pont Marie, je découvrirais si l’hirondelle savait voler ou si elle avait une cage en argent quelque part dans Paris.