Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 31: The Final Mockingbird
La vitrine de la librairie de Vautrin était sombre, les volets clos à demi comme pour un deuil. Luc s'y glissa par l'arrière-cour, les côtes encore douloureuses, le goût de fer au fond de la gorge. Il frappa trois coups espacés, le signal convenu depuis des semaines que personne n'avait jamais eu besoin d'utiliser.
La porte s'entrouvrit sur le visage creusé de Vautrin. Le vieil homme blêmit en le reconnaissant, puis l'attira à l'intérieur sans un mot.
— Tu devrais être mort, souffla-t-il en refermant derrière lui.
— Pas encore. Et toi non plus, si on fait vite.
Vautrin le conduisit dans l'arrière-boutique, entre des piles de bouquins reliés cuir qui sentaient la poussière et le tabac froid. Luc s'assit sur une caisse, les mains sur les genoux. Il fallait qu'il parle vite, avant que la peur ne referme sa mâchoire sur lui.
— Sarah est vivante, dit-il. Je l'ai vue. Elle était dans un camion, à l'arrière du bâtiment de la Gestapo.
Vautrin ferma les yeux une seconde.
— Ils vont la transférer. Demain, à l'aube, il y a une exécution de masse. J'ai entendu deux soldats en parler au café, ils étaient trop contents de le raconter. Onze prisonniers, place du Marché-aux-Chevaux. Ils veulent faire un exemple.
Luc se leva. Onze. Il compta dans sa tête. Sarah, peut-être, ou pas. Mais il ne pouvait pas parier qu'elle ne serait pas dans le lot.
— J'ai besoin d'Antoine.
Vautrin le dévisagea comme s'il avait proposé de livrer ses propres enfants.
— Antoine ? Le jeune qui livre les journaux pour le réseau du Marais ?
— Lui-même.
— Tu sais ce qu'il est.
Luc soutint son regard.
— Je sais qu'à cette heure-ci, c'est lui qui peut encore marcher dans la rue sans que les patrouilles le fouillent. Il a un vélo de service, un badge de la mairie collé sur le guidon. Personne ne le soupçonne.
Vautrin resta muet, et Luc lut dans ses yeux ce que le vieil homme n'osait pas dire : Antoine était le deuxième homme que Luc avait dénoncé à Krueger.
La liste. La fausse liste, corrigea-t-il mentalement. Il avait donné des noms de morts, pas des vivants. Sauf Antoine. Pourquoi avait-il laissé Antoine dessus ?
Parce qu'il avait hésité. Une fraction de seconde, il s'était demandé si Antoine méritait de survivre, et cette hésitation avait laissé une trace. Krueger pouvait vérifier n'importe quand.
— Il est encore libre, dit Luc. Krueger ne l'a pas encore attrapé. C'est notre fenêtre.
— Et tu veux lui demander quoi ? Tu veux qu'il fasse diversion ? Ce gamin tremble dès qu'un uniforme passe à dix mètres de lui.
— Ce gamin a fait trois ans de réseau dans le Marais sans se faire prendre. Il a livré des faux papiers au nez des Allemands pendant deux ans. Je ne te demande pas de l'aimer, je te demande de me dire où le trouver.
Vautrin tourna la tête vers la vitrine, comme s'il pouvait voir à travers les persiennes la nuit qui tombait sur Paris. Il soupira, puis il sortit un carnet usé de sa poche intérieure et nota une adresse sur une page, la déchira, la tendit à Luc.
— Il dort chez sa tante, rue des Rosiers. Mais si tu te trompes sur lui, si c'est lui qui t'a vendu à la place de l'autre…
— Marcel est mort, dit Luc. Gérard aussi. C'est Marcel qui a parlé. Antoine a la frousse, mais il n'a pas vendu un seul homme. Je le sais.
— Comment tu peux le savoir ?
Luc se souvint de la voix de Krueger pendant l'interrogatoire, qui énumérait des faits, des adresses, des noms. Tous correspondaient à ce que Marcel savait du réseau. Pas un seul détail qu'Antoine aurait pu fournir seul. C'était mince, presque rien. Mais c'était tout ce qu'il avait.
— Parce qu'il aurait donné mon père, dit-il simplement. Et Krueger ne m'a jamais parlé de mon père.
Vautrin n'insista pas.
La rue des Rosiers dormait sous un ciel bas. Luc marcha vite, le col relevé, les mains dans les poches. Son corps le faisait souffrir — les côtes, l'épaule, la mâchoire — mais la douleur avait cessé de l'occuper. Il pensait à Sarah, à la façon dont elle avait porté son regard à travers la cour de la Gestapo, une seconde, avant que les soldats ne la poussent vers le camion. Elle n'avait pas crié. Elle l'avait regardé, et il avait lu dans ses yeux ce qu'elle n'avait pas besoin de dire : *Ne fais pas l'idiot pour moi.*
Mais il n'avait jamais su écouter.
Il frappa à la porte au-dessus de la boulangerie, trois coups rapprochés, deux espacés. Une femme passa la tête par la fenêtre du premier étage, puis disparut. Longtemps. Enfin, la porte s'ouvrit sur Antoine, en manches de chemise, les cheveux en bataille, une cigarette éteinte coincée derrière l'oreille.
Il vit Luc, et son visage se ferma.
— Toi.
— Moi.
Antoine le fit entrer sans un mot. La pièce était petite, encombrée d'outils de cordonnier que sa tante utilisait sans doute le jour. Il referma la porte, croisa les bras.
— La nouvelle court que tu es mort, dit-il. Gérard, mort aussi. Marcel, mort. Et toi tu débarques à trois heures du matin chez moi, le seul type du réseau qui n'a pas encore été arrêté.
— Exact.
— Alors dis-moi ce que tu veux avant que je décide si je te jette dehors ou si je te livre moi-même pour avoir la paix.
Luc ne cilla pas.
— Il y a une exécution à l'aube. Place du Marché-aux-Chevaux. Onze prisonniers. Sarah est probablement parmi eux.
Antoine se passa la main sur le visage.
— Sarah. La radio.
— Oui.
— Et tu veux quoi ? Que je prie avec toi ?
— Non. Je veux que tu fasses du bruit. Dans les rues. Une diversion. Un incendie, une agression, un attroupement quelconque. Quelque chose qui oblige les patrouilles à quitter leurs postes.
Antoine le regarda longuement, et Luc vit le calcul derrière ses yeux. La peur, d'abord. Puis quelque chose d'autre — une fatigue, peut-être, ou un reste de conscience qui lui disait que survivre seul ne suffirait pas à le laver.
— Et si je refuse ?
— Alors Sarah meurt à l'aube, et moi je reste vivant pour me souvenir que j'ai traversé Paris pour parler au seul homme qui pouvait aider, et qu'il a dit non.
Un silence. Antoine prit la cigarette derrière son oreille, l'alluma, tira une longue bouffée.
— Dis-moi où et quand.
Les rues de Paris se réveillaient dans la brume, les premiers tramways grinçant sur leurs rails. Luc s'était posté à l'angle de la place du Marché-aux-Chevaux, dans l'encoignure d'une porte cochère. Il avait trouvé un manteau abandonné dans une cour, trop grand, mais qui lui donnait l'allure d'un vieux travailleur rentrant de nuit. Personne ne le regarda deux fois.
Il vit les soldats former le carré à cinq heures moins le quart. Il compta les prisonniers quand ils les firent sortir du camion — un, deux, trois… onze. Sarah était la septième. Elle marchait droite, malgré les menottes, et Luc sentit sa gorge se serrer.
La diversion devait venir. Anton la lui avait promise pour cinq heures.
Il était cinq heures cinq. Luc serra la mâchoire. Puis, au loin, au-delà des toits, une lueur orange monta dans le ciel, suivie d'une détonation sourde qui fit lever la tête aux soldats. Un deuxième éclat, plus fort. Puis des cris.
Le sergent allemand qui commandait le peloton aboya un ordre. Deux soldats détachèrent du groupe pour courir vers la fumée. Un autre le suivit. Dans la confusion, Sarah tourna la tête, et Luc — à dix mètres d'elle, caché par l'angle du mur — articula silencieusement deux mots :
— Tiens bon.
Elle le vit. Elle ne trahit rien, mais ses yeux s'élargirent une seconde.
Les soldats resserrèrent les rangs. Le sergent leva la main pour donner le premier commandement. Et Luc réalisa, avec une clarté glaciale, que la diversion n'avait pas suffi.
Ils allaient tirer quand même.
Il fallait autre chose. Quelque chose de plus proche.
Luc dégaina le cran d'arrêt qu'il avait pris dans l'atelier de Vautrin, et il commença à marcher vers le peloton.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.