Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 32: The False Cipher Leads Home
Le bruit des sirènes couvrait presque les coups de feu. Luc courut le long du mur du bâtiment administratif, le cœur cognant contre ses côtes. La diversion d’Antoine embrasait la rue Saint-Denis — des flammes montaient d’une voiture retournée, et des soldats couraient en tous sens, criant des ordres dans un allemand haché.
La cour de l’exécution était à cinquante mètres. Luc ne voyait pas Sarah. Il ne voyait que des uniformes gris, des fusils alignés, et une rangée de silhouettes agenouillées contre le mur de pierre. Onze. Il compta deux fois. Onze corps immobiles, têtes baissées.
Son couteau pesait dans sa poche. Contre une escouade entière, il ne ferait pas le poids. Il le savait. Mais il ne pouvait plus reculer.
Un officier passa près de lui en hurlant dans un téléphone de campagne. Luc baissa la tête, feignant de chercher quelque chose à ses pieds. L’officier ne le regarda même pas. Dans la panique, un civil ne valait pas la peine.
Un autre soldat courut vers un camion, laissant tomber sa vareuse sur le capot. Luc n’hésita pas. En trois enjambées, il ramassa le manteau gris-vert, l’enfila par-dessus sa chemise. Il attrapa aussi le képi tombé dans la poussière. Il n’avait pas de fusil, mais dans la confusion, un uniforme suffirait peut-être.
Il avança vers le bâtiment principal, là où les cellules s’alignaient sous terre. Krueger avait dit que Sarah serait transportée à l’aube. Mais une exécution avait été avancée — ça, c’était le bruit qui courait parmi les gardes. Si Sarah était dans le groupe contre le mur, il était déjà trop tard.
Il fallait vérifier.
Au premier couloir, une sentinelle le héla. Luc leva la main, imitant un geste pressé qu’il avait vu cent fois chez les officiers allemands. Il n’ouvrit pas la bouche. Le soldat haussa les épaules et retourna à son poste.
L’escalier menant aux cellules était gardé par deux hommes. Ils jouaient aux cartes sur une caisse de munitions. Luc ralentit, cherchant une excuse. Mais un cri retentit au-dehors — une explosion, plus proche. Les deux gardes échangèrent un regard inquiet. L’un d’eux se leva, sortit dans la cour.
Le second resta, son fusil en travers de la poitrine. Luc s’approcha, le souffle court.
« Wass ist los? » demanda le garde.
Luc secoua la tête, mimant la confusion. Il tendit le bras vers le couloir, comme pour indiquer qu’il devait descendre. Le garde fronça les sourcils, hésita.
Une seconde d’inattention.
Luc frappa. Un coup sec au poignet, le fusil tomba. Avant que le garde ne puisse crier, Luc l’agrippa par le col et le projeta contre le mur de pierre. Le crâne sonna creux. L’homme glissa au sol, inconscient.
Luc ramassa le fusil, déverrouilla la porte grillagée. En bas, une ampoule nue éclairait un couloir de cellules. Il descendit, comptant les portes. Quatorze hommes l’avaient précédé ; aucun n’était ressorti. Mais Sarah n’était pas là-bas. Elle était dans la cour. Elle avait peut-être déjà reçu son dernier repas.
Il ouvrit la première cellule. Un vieil homme en loques leva les yeux, terrifié.
« Sortez, souffla Luc. Suivez le mur. Les flammes. Les flammes égarent les Allemands. »
Le vieil homme ne comprit pas tout de suite. Puis il saisit la main de Luc, la serra une seconde, et disparut dans l’escalier.
Trois autres cellules. Trois autres prisonniers libérés. Le cinquième était un jeune homme, à peine vingt ans, la figure tuméfiée. Luc lui tendit le fusil.
« Sais-tu t’en servir ?
— Mieux que toi, je parie. » Le jeune homme clopina vers l’escalier.
Luc continua. Dix cellules. Mais à la douzième, la porte était verrouillée par un cadenas supplémentaire. Il s’accroupit, souffla. Quelqu’un d’important, alors. Il ne pouvait pas forcer. Il n’avait pas le temps.
Il remonta, le cœur lourd. Sarah ne pouvait être que dans la cour.
Dehors, l’air sentait la poudre et la fumée. La diversion d’Antoine prenait de l’ampleur — des véhicules brûlaient, et un groupe de soldats se déployait vers l’est. Mais l’escouade d’exécution restait en place. Les onze prisonniers étaient toujours agenouillés. Un officier lisait une feuille.
Luc comta les têtes. Cherchant un visage qu’il connaissait trop bien.
Troisième à partir de la droite. Sarah. Elle ne pleurait pas. Elle regardait droit devant elle, comme si elle défiait le mur de marcher.
L’officier cessa de lire. Il fit un signe. Les soldats levèrent leurs fusils.
Luc n’avait plus le temps de réfléchir. Il fouilla dans sa poche, trouva la grenade qu’il avait prise au garde inconscient. Une seule. Il l’avait soupesée sans savoir s’il oserait l’utiliser.
Il arracha la goupille.
La grenade décrivit un arc parfait au-dessus de la cour. Elle atterrit entre les rangs allemands.
L’explosion fut dévastatrice. Des corps volèrent, des débris de pierre pleuvaient. Les survivants hurlèrent, tombèrent à plat ventre. L’officier était à terre, le visage en sang.
Luc dévala la pente de terre qui menait à la cour. Il attrapa Sarah par le bras, la releva brusquement.
« Cours. »
Elle le reconnut. Ses yeux s’élargirent, puis elle se mit à courir à ses côtés, sans un mot. Ses mains étaient liées par une corde ; Luc sortit son couteau, trancha les liens en pleine course.
Derrière eux, des coups de feu claquèrent. Des balles sifflèrent, ricochant sur les pavés. Luc ne ralentit pas. Il guida Sarah vers l’angle nord de la cour, là où une grille d’égout rouillée dépassait à moitié des mauvaises herbes.
« C’est fermé, haleta Sarah.
— Plus pour longtemps. »
Il glissa le couteau dans l’interstice, fit levier. La grille céda avec un grincement métallique.
« Descends. »
Sarah s’engouffra la première. Luc la suivit, remit la grille en place tant bien que mal, et se laissa tomber dans l’obscurité.
L’eau lui arriva à la taille. Elle était glacée, chargée de détritus. Le tunnel s’étendait devant eux dans une noirceur absolue. Sarah grelottait à ses côtés.
« On n’y verra rien, murmura-t-elle.
— Suis-moi. Je connais ces égouts. Petit, on y jouait, mon frère et moi. »
Sarah resta silencieuse un instant. Puis, dans l’ombre, elle dit d’une voix qui tremblait à peine :
« Maxime. J’ai appris, dans la cellule. Krueger m’a demandé si je connaissais l’histoire de ton frère. »
Luc s’arrêta, l’eau clapotant autour de ses hanches.
« Que t’a-t-il dit ?
— Pas lui. Un des gardes, qui parlait français. Il disait que ce n’était pas un lâche, Luc. Que ton frère était dans la Résistance, à Lens. Il refusait la conscription allemande, oui — mais parce qu’il travaillait pour le réseau Libération-Nord. » Elle posa une main glacée sur son bras. « Ton père avait raison. Maxime est mort pour une cause. Il a été fusillé pour sabotage, pas envoyé au camp. »
Luc resta figé, l’eau froide mordant ses jambes. Les mensonges de son père. Les sarcasmes de Krueger. Et maintenant cette vérité venue d’un garde allemand — la dernière source à laquelle il aurait fait confiance. Mais il sentit la main de Sarah, la pression légère, et sut qu’elle disait la vérité.
Il inspira profondément. Puis il reprit sa marche, guidant Sarah dans le noir.
« Alors, dit-il enfin, la voix rauque, il faut que je lui dise merci à Krueger. Il m’a rendu mon frère une deuxième fois. »
Des gouttes tombèrent du plafond, quelque chose nagea près de leurs pieds. La ville brûlait au-dessus d’eux, mais là, dans les ténèbres puantes, Luc sentit quelque chose qu’il n’avait pas ressenti depuis des années.
Il avait un but.
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