Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 5: The Silent Bell
La cloche de l’atelier ne sonna pas.
Luc s’en aperçut trop tard — il avait déjà poussé la porte, le panier de livraison sous le bras, quand le silence lui frappa l’esprit comme un coup de poing. La cloche au-dessus de la porte, celle qu’il avait lui-même réparée avec un ressort de frein et un morceau de cuivre, n’avait pas émis le moindre tintement.
Il s’arrêta net. La rue était vide. Les volets des boutiques adjacentes étaient à moitié clos, cette heure-ci, mais il y avait quelque chose dans l’air — une tension qui n’avait pas sa place dans le matin gris de Paris.
Il fit semblant de vérifier la selle de sa bicyclette, baissa la tête, observa. La fenêtre de l’appartement au-dessus de la boulangerie était entrouverte. Elle ne l’était jamais. Il compta jusqu’à dix, puis remonta.
Le café de Robert était au bout de la rue, niché entre une boutique de tissus fermée et l’imprimerie désaffectée. Une plaque d’acier devant l’entrée, des fenêtres bleu pâle. Un petit panneau à la main sur la vitre disait « Fermé exceptionnellement ». Le regard de Luc s’accrocha à l’écriture, puis au visage qu’il vit derrière.
Robert, les mains levées, deux hommes en trench-coat à ses côtés. L’un portait la carte tricolore de la Gestapo, l’autre tenait Robert par le bras. Robert leva les yeux, par-dessus la rue, en direction de Luc. Un regard rapide, presque imperceptible, mais suffisant pour que Luc voie la peur se figer dans ses yeux. Puis Robert secoua légèrement la tête, une fois, en signe de non.
Luc tourna la poignée du vélo et poussa, sans se presser. Une pédale, puis l’autre, en prenant soin de garder le sourire neutre et l’allure du livreur ordinaire, celui qui transporte des pièces de rechange pour les bicyclettes des Parisiens et parfois, sans le savoir, des messages pour la Résistance. Il ne regarda pas en arrière. Dix mètres. Vingt.
Le bruit d’une voiture qui démarra du trottoir. Le moteur était fort, un moteur allemand qui tournait avec une régularité sinistre. Luc ne changea pas d’allure. La rue principale était à quarante mètres. S’il pouvait atteindre le passage couvert, celui qui reliait la rue de Turenne au petit marché —
Un klaxon. Court. Derrière lui.
Il vérifia le rétroviseur — aucun, bien sûr ; mais il jeta un coup d’œil en tournant la tête vers la vitrine d’un magasin de chaussures. La voiture noire, une Citroën Traction, était rangée à vingt mètres derrière lui, face à lui, les deux portières ouvertes. Deux hommes émergeaient.
Luc n’accéléra pas. Pas encore. Le passage couvert était à vingt-cinq mètres. Il quitta la rue principale d’un coup de guidon, se faufila entre la palette de fruits et le mur, et s’engouffra dans le passage faiblement éclairé. Le vélo vibra contre les pavés inégaux. Derrière lui, des pas se pressèrent.
Un tournant à droite. Une allée étroite, si étroite que les murs semblaient se rejoindre au-dessus de sa tête. Il baissa la tête, se pencha sur le guidon, et poussa comme s’il essayait de rattraper quelque chose d’invisible au bout de l’allée. Le bruit de ses poursuivants fluctua, s’éloigna.
Au fond de l’allée, une cour. Fermée. Il s’arrêta.
Une impasse. Luc leva les yeux. Il connaissait ce quartier, chaque pierre, chaque fenêtre. Il y avait une sortie, cachée, par une ancienne porte de livraison de la maison de couture abandonnée, à gauche, sous une arcade de fer rouillé. Il déposa le vélo contre le mur — il le récupérerait plus tard, s’il se sortait de là — et se précipita vers la porte. Verrouillée.
Il mit la main dans sa poche, sortit le passe-partout, un outil qu’il avait fabriqué de ses mains dans son atelier. Il inséra la lame dans la serrure. Le fer grinça. Derrière lui, les pas reprirent. Deux hommes. Peut-être trois. Luc força.
Le verrou céda avec un bruit sec qui semblait résonner dans sa poitrine. Il passa la porte, la referma derrière lui, et se retrouva dans un ancien atelier de couturières, poussiéreux, sombre, avec des mannequins de couture aux bras tendus comme des fantômes. Il traversa la pièce sans bruit, passa par une porte de service donnant sur une cour intérieure, puis par une grille qui n’était pas verrouillée, et se retrouva dans une rue parallèle.
Il remonta le col de sa veste, ralentit, se fondit dans la circulation clairsemée. Il marcha sans regarder derrière lui, mais il savait qu’il avait perdu ses suiveurs. Le trajet jusqu’à chez lui fut long. Il n’utilisa pas de tramway, ne prit pas la rue la plus directe. Il passa par le marché de la Roquette, par les quais, où il s’arrêta quelques minutes à regarder l’eau noire.
Le réseau tombait. Pièce par pièce.
Marcel attendait dans l’atelier. Luc ne l’avait pas vu venir. D’ordinaire, Marcel faisait son apparition après un signal convenu : tapotement sur la vitre, journal sous le bras avec une page cornée. Cette fois, il était assis sur la chaise de travail de Luc, les mains sur les genoux, le visage gris.
— Robert, dit Luc.
Marcel acquiesça. Pas besoin de plus de mots. Robert avait été arrêté. Les deux autres, la nuit dernière. Le poste de radio. Marcel se passa une main sur la nuque.
— On ne sait pas combien de temps il tiendra.
— Il ne parlera pas, dit Luc, avec certitude.
— Je préfère que l’on ne mise pas tout là-dessus, répondit Marcel, plus doucement. On a un problème.
Il sortit de sa poche une feuille de papier pliée en quatre, qu’il tendit à Luc. C’était un papier fin, presque translucide. Une liste de noms, d’adresses, de dates. Des noms de code. Un réseau complet. Luc parcourut la liste du regard, sentant le froid le gagner.
— Où l’as-tu trouvée ? demanda-t-il, sa voix étrangement calme.
— On nous l’a glissée sous le porche du comité. Une menace. Une preuve de ce qu’ils savent.
La liste comprenait des noms que Luc connaissait, d’autres qu’il ne reconnaissait pas. Incomplet, mais précis. Trop précis pour des rumeurs de rue. Quelqu’un avait parlé. Quelqu’un de l’intérieur. Mais qui ? Pas Robert, pas encore. Luc parcourut la liste une seconde fois, sa mémoire classant les nuances de blâme.
— Attendons, dit Luc. On doit tester.
— Tester qui ?
— Sarah. La marchande de fleurs. Demain, dix heures. Bastille.
Luc s’approcha de son établi, ôta la poussière de sa main. Les trois croix étaient toujours là, gravées dans le bois, témoins de la présence de quelqu’un qui entrait et sortait comme il lui plaisait — et dont le signal était celui qu’il ne connaissait pas encore. Il y passa le doigt. Trois croix pour trois passages.
— Tu veux lui dire d’aller à un point de rendez-vous bidon, c’est ça ?
Luc acquiesça.
— Un message. Un faux. Je veux voir si elle le transmet vraiment, si elle attend, si elle parle, si elle court chez les Boches. Un test.
Marcel se tourna vers l’établissement d’un œil dur.
— Et si elle est ce qu’elle prétend ? On aura perdu une agente en bonne santé pour nous éviter un risque.
— Non, dit Luc. On aura découvert ce qu’elle est. Et si elle est ce qu’elle prétend, on lui donnera une chance de le prouver.
Marcel le regarda longtemps. Le silence se fit, plein de toutes les choses que la nuit réclamait. Il sortit une cigarette, ne l’alluma pas.
— On y va demain. Mais moi, je veux être là, dit Marcel.
La cloche de la porte ne sonna pas. Cette fois, Luc la vit : débranchée, suspendue par un simple fil, silencieuse. Quelqu’un l’avait neutralisée. Dans son atelier, pendant qu’il était tête baissée dans le Marais, poursuivi par des hommes qui savaient où il était — comme s’ils étaient guidés par quelqu’un qui connaissait ses trajets.
Luc mit la liste dans la poche intérieure de sa veste. Il s’arrêta un instant, puis il se dirigea vers le fond de l’atelier, là où son travail fin était conservé dans un tiroir secret.
Il l’ouvrit et referma la main sur le tube de métal. Le microfilm était encore sous terre, bien à l’abri. Mais demain, il serait à la surface. Et quelqu’un, quelque part, attendait la combinaison des circonstances qui lui permettait de frapper.
Une heure passa. Luc sortit de l’atelier. La nuit tombait, marquée de silence. Il arpenta les rues pour se rendre au pont Marie, repèrer l’endroit où Sarah devait se rendre. Le pont était désert, à l’exception d’un pêcheur sans canne, qui semblait contempler l’eau avec un intérêt profond et faux. Luc se posta à une fenêtre du premier étage d’un bâtiment voisin, une planque aménagée dans les combles, avec vue directe sur la rive, sur le pont et sur le carrefour.
Il regarda. Il apprit les angles, la pente de la rambarde, la pierre fissurée qui ressemblait à un trou de serrure, l’ombre que le réverbère projetait vers l’eau. Il mémorisa le plan en silence.
Puis, au dernier instant, il aperçut quelque chose qu’il avait manqué la première fois : un marquage à la craie, au pied du pont, du côté des quais. Un dessin simple, presque effacé. L’ébauche d’un robinet. Le symbole d’une filière de passage vers l’Espagne, utilisée par le service d’évasion de la Résistance.
Mais ce robinet était marqué d’un point rouge. Un point qui n’y était jamais. Quelqu’un avait falsifié le marquage. Un appât.
Luc se pencha, effaça simultanément le point avec son talon, sans même se baisser pour regarder de plus près. Quand il s’en alla, il marcha lentement, absorbant ce qu’il venait de voir. Sa poche contenait non pas un message, mais une leçon : si les trois croix étaient une menace, le robinet rouge était une invitation. Une invitation destinée à celui qui viendrait chercher Sarah — ou à Sarah elle-même qui mènerait celui qui voulait la prendre.
Il rentra à l’atelier. Marcel était parti, mais il avait laissé une note sur l’établi, au crayon : « Demain, 10 heures. On la regardera depuis le toit des arches. » Luc plia la note, la mit dans sa poche. Dans l’atelier, la nuit, il sentit la présence des croix dans l’obscurité, comme des points d’insertion.
Il ne dormit pas, mais il ne compta pas les heures non plus. Il pensa à Sarah. À sa façon de marcher dans la rue comme une ombre parfaite. À son absence de peur. À ses points d’interrogation qui se peuplaient de réponses.
Demain, à dix heures. La Bastille. Puis le pont Marie. Il aurait une réponse.
Il le fallait.