Lumen Reads

Le Coursier à Bicyclette

Lire le chapitre 6: The Dummy Run

La pluie tombait sur le pont Marie comme une menace discrète, fine et tenace, collant les pavés d'une patine sombre. Luc appuya sa bicyclette contre le parapet, s'accroupit près de la roue avant, fit semblant de resserrer un câble de frein. Dix heures moins quatre. Sarah n'était pas en vue. Il attendit, le regard balayant la berge, les arches, la rive opposée et ses toits mouillés.

Marcel devait être là-haut, quelque part. Luc ne levait pas les yeux vers le toit du quai de Béthune ; il l'avait placé là dans sa tête comme une écharde. Qui regardait qui, en vérité ?

Dix heures pile. Sarah apparut du côté Saint-Paul, à bicyclette, manteau marine, foulard gris, l'allure d'une étudiante en retard. Elle s'arrêta au même banc qu'il avait désigné — *le banc à la deuxième lampe, oui, celle qui penche* — et s'y assit. Le temps de respirer deux fois. Puis elle ramassa le livre abandonné sous le banc, le glissa dans son cabas, remonta sur sa selle.

L'ensemble de la manœuvre dura sept minutes exactement. Impeccable. Son mouvement pour prendre le livre était net. Mais il y avait autre chose, Luc le sentait dans le creux de sa cage thoracique.

Elle s'était arrêtée à la librairie en bordure de quai à neuf heures quarante-huit. Elle y était restée trois minutes. Plus. Il avait compté dans sa tête, Les vitrines ne se regardent pas trois minutes quand on a un point mort à assumer.

Il la laissa filer jusqu'en bas de la rue des Nonnains-d'Hyères, puis il la rejoignit dans un recoin entre deux immeubles, là où la pluie ne portait pas. Lui ne souriait pas. Elle non plus.

« Tu t'es arrêtée au quai Henri-IV. Intempestif. Pas sur le parcours. Qu'est-ce que tu faisais ?

— Je vérifiais que je n'étais pas suivie. Œil sur la rue avant le pont, c'est une règle de base. Tu me l'as enseignée toi-même avant-hier.

— La règle de base, c'est de rester dans le tracé du point mort. On observe depuis le point mort. On ne divague pas autour.

— Ce n'était pas une divagation. Il y avait un homme sur un banc, près de la station de métro. Il restait collé à son journal comme à une ancre. Je voulais confirmer une chose.

— Et tu as confirmé ?

— Qu'il en était toujours à la même page quand je suis repassée. Oui. Confirmé.

Luc croisa les bras. Ses muscles câblés se tendirent sous son vieux pull de cycliste. Il aurait voulu trouver une faille dans son histoire. Elle était juste un peu trop propre, un peu trop logique.

« Tu n'étais pas là pour vérifier une filature, Sarah. Tu étais là pour guetter un signal. Pour trouver quelque chose ou quelqu'un. Tu est restée accrochée à cette vitrine comme si tu attendais qu'on y écrive un mot.

— Tu parles comme un mari jaloux, Luc. » Elle avançait la mâchoire, le fixait droit dans les yeux. Pas de fuite dans ses prunelles, pas de tressaillement.

Il n'acheta pas sa calme.

« Un agent loyal ne s'écarte pas d'un seul centimètre du plan sur sa troisième sortie. Même pour vérifier un papier journal. Trop disciplinée, tu comprends ? Trop propre, trop logique. Les gens vrais font des erreurs. Toi, tu n'en fais aucune. »

Elle demeurait silencieuse. La pluie frappait le zinc d'une gouttière au-dessus d'eux. Le silence entre eux sentait le soufre.

« Si tu as fini de me cuisiner, dit-elle enfin, j'ai une pièce à livrer au contact habituel. C'était l'ordre.

— L'ordre de qui ?

— De Marcel. Évidemment.

Le nom de Marcel pesa dans l'air humide comme un pavé. Luc hocha la tête. Une fois. Deux fois. Puis il poussa son vélo hors de la ruelle, planta Sarah sous l'avancée de toit.

Il roula vers l'atelier sans se retourner. Il avait l'estomac noué. Les mots qu'il voulait tirer de sa poche, il les connaissait déjà : *c'est elle. C'est elle la faille.*

Sarah savait qu'elle était surveillée — et elle agissait comme si c'était une formalité dérisoire. Personne ne s'en tire si bien sans avoir été formé par une main autre que celle du réseau. Son geste, sa vitesse, la façon dont elle repliait le livre dans son cabas : c'était du geste d'école.

Le soir, à l'arrière de l'atelier, Marcel arriva à la nuit tombée, manteau ruisselant de grisaille urbaine. Luc lui servit un fond de marc sans attendre la demande.

« Alors ? » demanda Marcel, les deux mains autour du verre.

« Elle a été bonne. Trop bonne. Elle a flâné à la librairie du quai Henri-IV, elle a soutenu que c'était un contrôle anti-filature, puis elle a pris le colis comme si elle l'avait toujours fait.

— Tu lui reproches d'être efficace ?

— Je lui reproche d'être trop efficace. » Luc s'appuya contre l'établi, laissa ses doigts picorer les outils. « Je vais tester au vrai, pas avec une contrefaçon. Je vais lui donner un vrai message compromettant pour demain, un que personne d'autre dans le réseau ne connaîtra. S'il revient aux Allemands avant qu'elle ait franchi la porte, on saura. »

Marcel but, remplit à nouveau son verre. Il le regarda par-dessus le rebord.

« Tu joues un agent avec un message authentique ? Tu joues nos vies là-dessus.

— Je joue nos vies précisément parce que je peux encore isoler nos pertes. Si elle ne transmet pas, elle est saine, et le message ne passe pas. S'il passe... on tient le fil qui mène à la taupe. Un message codé à destination précise, un signal de départ bidon : dans vingt-quatre heures, on saura si Sarah est des nôtres ou si elle n'a jamais été que l'instrument d'un autre jeu.

— Et si elle ne transmet rien d'elle-même ? Si quelqu'un le fait pour elle ?

— Alors on saura que quelqu'un d'autre que nous voyage dans sa poche. Marché conclu tout de même. »

Marcel posa son verre, l'essuya nerveusement du dos de la main. Il ouvrait la bouche pour répondre lorsqu'un vacarme sec résonna dans la rue. Un camion allemand grinça en passant au pied de l'atelier, les pneus fendant les flaques comme une lame. Luc attendit que le bruit s'éteigne.

« Demain, dix heures, elle a un rendez-vous avec un certain Arthur, rue de Rosiers. C'est un faux contact. Totalement inventé. S'il n'existe pas, elle ne peut rien recueillir. Sauf si quelqu'un — un autre joueur — le découvre avant elle, et lui fait un pont sur notre faux nom. »

Marcel se leva, prit son manteau, laissa le marc tanguer dans son verre sans le reprendre.

« Tu es en train de monter un piège pour deux rats qui courent dans la même cave, Luc. Ce genre de jeu-là, ça finit souvent par attraper le chat au lieu du rat. »

Il sortit. La porte claqua, puis la pluie reprit comme une fatigue.

Luc éteignit les lampes. Dans l'obscurité, il s'approcha de l'établi, dont il avait sculpté une surface neuve depuis le signe de croix. Sa paume rassura le bois où sa main glissa. Sa main s'arrêta.

Sous ses doigts, la gravure fraîche d'une croix.

Toute neuve. Encore humide.

Il n'avait pas touché l'établi depuis le matin.

La troisième croix n'était plus une menace. C'était une signature.

Quelqu'un venait d'entrer avant lui. Quelque chose avait changé de camp dans son atelier pendant qu'il tendait son filet sur le pont. Et le fil pendait du mauvais côté, désormais.