Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 7: Aftermath
La camionnette allemande surgit de nulle part, vomie par la rue de Rivoli dans un rugissement de moteur et un crissement de pneus. Luc n’eut pas le temps de penser. Un instant il marchait, l’esprit encore occupé par les quatre croix gravées dans le bois de son établi, l’instant d’après il était plaqué contre le mur de briques, la joue écrasée contre la pierre froide, le souffle coupé par le choc.
Sarah était sur lui, ou plutôt elle était là, entre lui et la mort, ses deux mains refermées sur le col de son manteau. Elle le tenait comme on tient un sac de pommes de terre, et son visage, à quelques centimètres du sien, n’exprimait ni peur ni triomphe, seulement une concentration totale, presque animale.
Le camion passa dans un vent de ferraille, ses roues à moins d’un mètre de leurs pieds. Les soldats à l’arrière ne les regardèrent même pas. Ils riaient, fumaient, indifférents à la vie qu’ils venaient de manquer de faucher.
Luc resta immobile un long moment, le cœur cognant contre ses côtes. Sarah relâcha son col, recula d’un pas. Elle ne dit rien. Ses yeux gris, habituellement si mesurés, si parfaitement composés, semblaient chercher quelque chose dans son visage à lui.
— Merci, souffla-t-il enfin.
Elle haussa les épaules. Une simple affaire de réflexes, semblait-elle dire. Tout était calculé chez elle, toujours, même ses gestes de sauvetage.
Mais pourtant. Elle avait vu le camion avant lui. Elle avait bougé avant que Luc, le résistant chevronné, le coureur de routes clandestines, le survivant de chaque damnée nuit parisienne, n’ait eu le temps de comprendre ce qui arrivait. C’était elle qui l’avait sauvé.
Ça ne prouvait rien, bien sûr. Une informatrice bien placée pouvait très bien sauver la vie de sa cible pour la faire parler davantage, pour gagner sa confiance. C’était même une technique classique.
Mais les mains qui tiraient son col étaient fermes, pas théâtrales. Pas un geste joué. Une vraie peur avait traversé son regard, une fraction de seconde avant qu’elle ne retrouve son masque impeccable.
Il la regarda, debout devant lui, son béret bleu un peu de travers après l’effort. Ses joues avaient rosi sous la pâleur habituelle.
— Vous êtes sûre que vous allez bien ? demanda-t-il.
— C’est vous qui avez failli mourir, pas moi.
Elle se lissa le manteau avec une précision exagérée.
— On continue ?
La question était simple, directe. Luc aurait dû dire oui. Ils étaient à mi-chemin de leur exercice, et il avait prévu de passer le reste de la course à observer chacun de ses mouvements, à chercher la faille, la vérité derrière la perfection.
Il regarda sa montre. Il lui restait exactement une heure avant de la laisser à la place des Vosges, avant le faux message à Arthur de la rue des Rosiers le lendemain matin, avant que le piège ne se referme.
— Non, dit-il. Rentrez chez vous. Je vais couper par les Tuileries.
Elle ne protesta pas. Elle hocha la tête, une fois, puis tourna les talons et s’éloigna. Il la regarda marcher, sa silhouette fine et droite se fondre dans la lumière basse de l’après-midi d’hiver. Elle ne regarda pas en arrière.
Luc resta adossé au mur jusqu’à ce que le martèlement dans sa poitrine se calme. Il conserva cela pour lui : ce moment minuscule où le monde avait failli se terminer sur une camionnette grise, et où la femme qu’il s’apprêtait à trahir avait choisi, peut-être instinctivement, de le garder en vie.
Apologize. Il fallait qu’il présente des excuses. Mais il ne savait pas encore pour quoi exactement.
La nuit tombait déjà quand Luc sortit de chez lui. Il avait passé trois heures dans son atelier au-dessus de la boutique, Les Sentiers de l’Aube — le nom ironique que Marcel avait inventé — refermés, la lampe baissée, à écouter le grincement silencieux de ses propres soupçons.
Il n’avait pas touché une bicyclette de la journée. Vingt-quatre années de sa vie passées à réparer des guidons et des freins, à palper des pneus crevés et des chaînes rouillées, et il n’avait pas réparé la seule chose qui comptait : sa propre confiance.
Il se dirigea vers la Seine, puis vers le quartier Latin par les petites rues. Il fallait qu’il voie Vautrin ce soir. Ça ne pouvait pas attendre. Les croix sur son établi l’avaient rendu prudent ; il était temps de laisser une trace de lui-même quelque part, dans des mains sûres, avec une instruction de ne l’ouvrir que si le pire arrivait.
Vautrin tenait une librairie improbable, coincée entre une boucherie fermée depuis trois ans et la vitrine poussiéreuse d’un tailleur. On l’appelait le vieux hibou, non seulement à cause de ses lunettes rondes qui grossissaient démesurément ses yeux, mais parce qu’il ne dormait jamais. Son échoppe restait ouverte à des heures impossibles, éclairée par une ampoule unique qui clignotait comme un souffle haletant.
Luc frappa trois coups, puis deux. Un code datant de l’avant-guerre, du temps où ils étaient encore des amis simples, des Parisiens qui partageaient un apéritif sans penser aux uniformes dans la rue.
La porte s’ouvrit à peine, un œil jaune dans l’entrebâillement.
— Luc Moreau, dit Vautrin sans émotion. Entre vite, il fait un froid de chien.
L’intérieur sentait le vieux papier et la poussière chaude. Des piles de livres montaient jusqu’au plafond, des rames de brochures jaunies, des éditions condamnées par les nouveaux maîtres. Vautrin n’avait jamais enlevé aucun de ses livres. Il se contentait de les tenir cachés derrière un rideau de volumes inoffensifs, Alexandre Dumas en façade, derrière les romans d’aventure était l’histoire vraie, celle qu’on interdit.
— Tu n’es pas venu pour acheter, dit le libraire en se laissant tomber dans un fauteuil éventré.
Il dévisageait Luc avec ses yeux de chouette, trop grands, trop brillants sous les lunettes.
Luc sortit l’enveloppe de sa poche intérieure. Elle était scellée à la cire rouge, brisée par une ficelle.
— Je veux que tu gardes ça pour moi.
Vautrin ne tendit pas la main. Il regarda l’enveloppe, puis Luc, puis l’enveloppe à nouveau.
— De la matière dangereuse ?
— Juste des pensées. Des observations.
— Ce qui est dangereux quand même.
Le libraire prit l’enveloppe avec une délicatesse surprenante pour un homme de sa corpulence, comme on manipule un oiseau mort, et la posa sur une pile voisine, pas loin, pas hors de vue — il savait que Luc préférait les choses là où il pouvait les voir.
— Combien de temps ?
— Un mois, peut-être deux. Si je ne reviens pas la chercher avant la première neige, brûle-la. Sans la lire.
Vautrin hocha la tête lentement. Il savait ne pas poser de questions. Mais ses yeux disaient ce que ses lèvres ne prononçaient pas : tu as peur de quelqu’un de proche, n’est-ce pas ?
C’était peut-être pour cela que Luc le visitait si rarement. Vautrin voyait trop clair.
— Tu veux boire quelque chose ? proposa le libraire en se levant avec un gémissement de vieux plancher.
— Non. Je dois rentrer.
Luc sortit dans la rue froide. Ses mains dans ses poches, il marcha longtemps sans direction précise, par les rues mortes de la ville occupée. Des fenêtres encore éclairées aux volets tirés, des ombres de silhouettes qui ne sortaient plus le soir par peur de ne jamais rentrer. Son regard, distrait d’abord, devint peu à peu d’une précision acérée.
Il passa devant chez lui une première fois sans s’arrêter, remonta la rue jusqu’au tabac éteint puis redescendit. Rien. L’ombre ordinaire, les pas rares d’un couple pressé.
La quatrième croix était encore là sur l’établi, dans l’obscurité de l’atelier. Il ne la regarda pas. Il alla directement à la fenêtre du premier et s’accroupit, les mains posées sur le rebord froid, pour observer la rue en dessous de l’angle le plus bas possible.
Rien ne bougeait.
Un chat traversa. Un cycliste passa sans se presser.
Luc resta accroupi un long moment, la respiration lente, le regard balayant chaque recoin sombre, chaque porte cochère. Un vent d’est soufflait des feuilles mortes et quelques papiers sales qui roulèrent jusque contre sa porte.
Il s’apprêtait à se relever quand il la vit.
À la limite du cône de lumière du réverbère cassé, une forme blanche, à peine visible, sur le trottoir, presque collée au seuil de sa boutique.
Une marque à la craie. Une croix.
Deux traits nets, comme tracés d’une main sûre.
Luc ferma les yeux. Rouvrit les yeux. Elle était toujours là.
Une croix sur sa porte. Il savait ce que cela signifiait. Tout résistant à Paris le savait depuis les premiers temps de l’Occupation. C’était le code des indicateurs, le signe laissé pour prévenir les suivants qu’un lieu était surveillé, que ceux qui y entraient devaient être signalés, que celui qui y habitait était condamné.
Il ne descendit pas immédiatement. Il resta accroupi, une minute, deux, à regarder la marque comme si elle pouvait disparaître d’elle-même. Elle ne disparaîtrait pas. Il fallait qu’il traverse la rue, qu’il efface la craie avant que le laitier du matin, trop bavard, ne la voie et ne s’enfuie, ou pire, n’en parle.
Il prit son temps. Avec une lenteur méthodique, il descendit l’escalier sombre de l’atelier, ouvrit la porte de la boutique juste assez pour se glisser dehors, et s’accroupit comme s’il voulait lacer une chaussure.
Du bout des doigts, il transpira la fine poudre blanche, la répandit sous son talon, la réduisit en poussière grise contre le pavé.
Il se releva lentement, se retourna pour fermer la porte, et compta.
Marcel était venu hier.
Sarah avait été chez lui avant-hier.
Le livreur de journaux passait toujours le matin.
Avait-il donné son adresse à quelqu’un ? Bien sûr. Tout le monde connaissait l’atelier du pont Marie. Robert y était venu, avant d’être arrêté par les Allemands.
Dix noms, peut-être. Douze.
C’était une fourchette trop large pour qu’il puisse suspecter tout le monde, et trop étroite pour être confortable.
Il rentra dans l’atelier, verrouilla derrière lui, posa son front contre la porte plusieurs secondes.
Le matin, il donnerait à Sarah le message pour Arthur de la rue des Rosiers. Ce soir, il l’avait vue lui sauver la vie, et elle ne le savait même pas pour ce qu’elle avait fait en tirant — sauvé l’homme qui pourrait la détruire, à supposer qu’elle le veuille détruire, pas encore, pas lui, pas maintenant.
Les charges plates de l’après-midi, les croix de craie, les questions sans réponse ; rien n’était clair ce soir, et la ville gardait ses secrets bien fermés derrière ses volets clos, dans l’odeur âcre du bois froid et de la craie effacée, et dans les pages closes d’une lettre scellée chez Vautrin.
Luc alluma finalement la lampe, s’assit sur sa chaise de travail et regarda lentement autour de lui son atelier, les outils bien rangés, le calendrier aux dates ternes, la chambre où il dormait presque jamais. Une vieille habitude lui revint : il ouvrit le tiroir de sa table où se trouvait une feuille de papier vierge, prit un crayon, et écrivit deux mots, doucement, comme un nom sur un mur qu’on ne repeint jamais.
*Vérifier Marcel.*
Puis il posa le crayon, éteignit la lampe et resta dans le noir, à écouter les craquements de la maison vide.