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LE DERNIER ESSAI

Lire le chapitre 10: Le derby

Le derby contre Montclar avait produit en soixante-dix ans trois mariages, deux divorces, une arcade sourcilière de maire recousue aux urgences et, selon une légende locale, une chèvre peinte en bleu.

Dès le vendredi, tout le monde parlait du match.

Le samedi, Vautrin annonça qu'une victoire permettrait de « débloquer les études préalables » à la rénovation du stade. Marc faillit l'appeler pour lui expliquer ce qu'il pensait des études préalables, puis renonça : le maire aurait transformé l'appel en preuve de leur collaboration.

Lucas s'entraîna toute la semaine mais resta sur le banc.

— S'il appelle ? demanda-t-il à propos de Kovač.

— Tu enregistres.

— S'il menace ?

— Tu enregistres aussi.

— Et s'il vient chez moi ?

Marc hésita.

— Tu appelles la police avant de m'appeler.

Lucas eut un sourire amer.

— Ça, c'est nouveau.

Le dimanche, le mistral soufflait en rafales. Montclar joua dans le bon sens du vent et occupa le terrain. Saint-Aurèle se retrouva mené 9-0 au bout de vingt minutes.

Yannis, qui savait qu'un recruteur de Béziers était dans les tribunes, tenta de jouer chaque ballon comme s'il s'agissait d'une audition individuelle.

À la mi-temps, 12-6.

Dans le tunnel, il envoya une bouteille d'eau contre le mur.

— Qu'est-ce que tu essaies de prouver ? demanda Marc.

— Qu'on peut jouer.

— Tout le monde sait que tu peux jouer.

Yannis ne répondit pas.

Marc comprit.

— Le recruteur ?

Le jeune homme détourna les yeux.

— Tu veux un contrat ? Fais quinze choses ordinaires correctement. Les pros ne sont pas payés pour une compilation vidéo. Ils sont payés pour ne pas être idiots entre deux beaux gestes.

La deuxième mi-temps changea. Yannis joua au pied, prit le terrain, accepta de ne pas être spectaculaire. Saint-Aurèle passa devant : 19-15.

À huit minutes de la fin, Mathieu Cazals se blessa au mollet.

Marc se tourna vers le banc.

Lucas était déjà debout.

— Prêt ?

— Depuis deux semaines.

— Pas de héros. Pas de faute idiote. Pas de scénario.

Lucas soutint son regard.

— Pas de scénario.

Il entra sous une ovation.

Trois minutes plus tard, Montclar trouva un intervalle. Lucas couvrit et plaqua parfaitement. Sur l'action suivante, Saint-Aurèle récupéra le ballon. Yannis dégagea soixante mètres en touche.

Le coup de sifflet final libéra le stade.

19-15.

Lucas resta un moment penché, les mains sur les genoux. Marc le rejoignit.

— Celui-là était à nous, dit Lucas.

— Oui.

Le lundi matin, ils découvrirent toutes les vitres de l'atelier brisées.

Rien n'avait été volé.

Sur le mur du bureau, quatre mots à la bombe noire :

PAIE CE QUE TU DOIS.

Les bénévoles arrivèrent avant même le vitrier. Baptiste apporta des panneaux de contreplaqué. Karim du café. Deux anciens piliers se disputèrent pendant quarante minutes sur le choix des vis. Yannis prétendit qu'il passait par hasard.

Lucas regarda tout le monde travailler autour de lui, incapable de savoir où poser les mains.

— Vous n'êtes pas obligés.

Baptiste mesura une fenêtre.

— Tais-toi et tiens la planche.

Claire vint avec son appareil photo et ne prit aucune image.

— Tu ne photographies pas ? demanda Marc.

— Tout ce qui est utile n'a pas besoin de devenir du contenu.

— Tu progresses.

— Ne le dis pas à mon rédacteur.

Dans le bureau, Lucas lui montra une photo reçue pendant la nuit : sa maison, prise depuis le trottoir d'en face. Aucun texte.

— Élodie veut qu'on vende l'entreprise et qu'on parte près d'Albi.

— Ce n'est pas absurde.

— Je ne veux pas partir.

Marc resta silencieux.

— Qu'est-ce que tu ferais ? demanda Lucas.

Marc allait répondre, puis s'arrêta.

— Je ne sais pas.

Lucas eut un rire épuisé.

— Enfin quelque chose que tu ne peux pas entraîner.

— Je peux te dire une chose. Ne donne pas au fait de rester le nom de courage, ni à celui de partir le nom de lâcheté. C'est comme ça qu'on se piège soi-même.

Lucas regarda la rue à travers le contreplaqué.

— Je vais parler. À Claire, aux enquêteurs, à qui il faudra. Mais pas aujourd'hui.

— Quand ?

— Quand je saurai que je ne suis pas le seul à tomber.

Marc comprit ce qu'il demandait réellement : non pas l'impunité, mais la certitude que la vérité n'allait pas choisir une seule victime visible et laisser le système intact.

— On va faire ça correctement, dit-il.

— Tu peux garantir ?

— Non.

Lucas hocha la tête.

Curieusement, cette absence de promesse sembla le rassurer davantage.