LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 12: L'article qui ne sort pas
Claire écrivit six mille mots et n'en publia aucun.
Son article retraçait les paiements de Meridian, les liens avec Orbe Loisirs, les sociétés de Maret, les marchés de paris étranges et les dettes de certains acteurs du club. Elle n'accusait personne d'avoir truqué un match. Elle posait une question : comment une institution associative était-elle devenue dépendante d'intérêts liés, directement ou indirectement, au pari sportif ?
Son éditeur à Montpellier l'appela douze minutes après réception.
— Tu as besoin d'un avocat.
— Je sais.
— Tu as besoin d'une source qui parle à visage découvert.
— J'ai des sources.
— À visage découvert.
Elle n'en avait aucune.
Le même jour, la mairie informa la Gazette qu'elle « réévaluait » son contrat annuel d'annonces publiques, qui représentait une part importante du chiffre d'affaires du journal. Le propriétaire des locaux appela ensuite au sujet de « futures conditions de loyer ».
Claire raconta cela à Marc en riant.
— Qu'est-ce qui est drôle ?
— Le manque d'imagination.
Marc regarda les anciens numéros reliés sur les étagères. Il trouva une photo de lui à quatorze ans, tenant un trophée avec une coupe de cheveux catastrophique.
— Tu étais insupportable, dit Claire.
— J'étais magnifique.
— Tu as pleuré quand Montclar vous a battus.
— Allergie.
— En décembre ?
— Très forte.
Ils décidèrent d'aller voir Étienne Fabre, l'ancien arrière, installé près de Sète où il vendait des bateaux.
Étienne accepta un café à condition qu'il n'y ait aucun enregistrement. Il avait pris du poids, rasé ses cheveux et semblait soulagé de vivre loin des terrains.
Marc posa le ticket de pari devant lui.
— Tu as raté exprès.
— Non.
— Vingt-deux mètres.
— J'ai mal frappé.
— Quel genou t'a fait arrêter ?
Étienne se leva.
Claire ne bougea pas.
— Tu avais des dettes de jeu ? demanda-t-elle.
Le visage d'Étienne changea.
Il se rassit.
— Poker en ligne. Foot. Courses. J'étais idiot. Kovač l'a découvert. Il m'a proposé d'effacer une partie.
— Combien de matchs ?
— Deux.
— La pénalité contre Vallon ?
— On gagnait de cinq. Ils voulaient moins de sept. Si je la mettais, on passait à huit. J'ai modifié ma course d'un demi-pas.
Marc sentit son estomac se serrer.
— C'est tout ?
— Les meilleurs matchs truqués ressemblent à nos erreurs habituelles, dit Étienne. Sinon ça ne marche pas.
Claire demanda :
— Tu parleras officiellement ?
— Non.
— Pourquoi ?
Étienne sortit son téléphone et montra une ancienne photographie de sa fille devant sa crèche.
— Ils m'ont envoyé ça. Aucun texte. Rien. Juste elle.
Le silence tomba.
— Tu as signalé ? demanda Marc.
— Et expliquer quoi ? Que quelqu'un a photographié ma fille après que j'ai triché au rugby ?
— Tu as été contraint.
— J'ai d'abord été stupide. La contrainte est venue ensuite.
Avant de partir, il demanda à Marc de marcher sur le quai.
— Kovač ne parlait jamais de gagner ou perdre. Il parlait de probabilité. Les amateurs sont parfaits parce que tout le monde accepte leurs erreurs comme normales. Il n'a pas besoin du match entier. Il a besoin d'un moment.
Sur le chemin du retour, Claire dit :
— Ça veut aussi dire que tu ne peux pas commencer à voir un fix dans chaque erreur de tes joueurs.
Marc la regarda.
— Sinon tu détruis l'équipe plus vite que lui.
Elle avait raison.
Un entraîneur devait encore croire qu'un en-avant pouvait n'être qu'un en-avant.
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