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LE DERNIER ESSAI

Lire le chapitre 3: Donner une forme à l'équipe

La première règle de Marc fut simple : pas de ballon pendant les vingt premières minutes.

Les joueurs la détestèrent immédiatement.

Courses, lutte, positions basses, travail de plaquage, répétitions sous chaleur. Au troisième entraînement, Lucas vint le voir.

— Tu nous entraînes comme des pros.

— Les pros se plaignent avec davantage de vocabulaire.

— On travaille la journée.

— Je sais.

— Tu n'étais pas là quand la scierie a fermé. Quand la clinique a supprimé des postes. Quand les jeunes sont partis à Montpellier. Le problème du club, ce n'est pas qu'on manque de standards. C'est qu'on manque de gens, de temps et d'argent.

— Qui paie ?

Lucas s'immobilisa.

— Des gens qui tiennent au club.

Il partit.

Le soir, Marc regarda les vidéos des six matchs signalés par Claire. Pris séparément, chaque événement pouvait être une erreur normale : un en-avant près de la ligne, une pénalité jouée en touche plutôt qu'aux poteaux, un carton jaune inutile, la pénalité ratée d'Étienne.

Ensemble, ils formaient une sensation désagréable.

Au prochain entraînement, Marc inventa un scénario.

— Vous menez de huit points. Trois minutes à jouer. L'adversaire a une pénalité à vingt-deux mètres. Que fait-il ?

— Poteaux, répondit Yannis. Il revient à cinq et cherche un essai transformé.

Lucas répondit d'abord :

— Touche, maul.

Puis il se corrigea.

Un retard minuscule.

Marc le vit.

Après la séance, il trouva Thierry Masson, responsable du matériel depuis toujours.

— Pourquoi Étienne Fabre a arrêté ?

— Genou.

— Lequel ?

Thierry cessa de compter les rouleaux de strap.

Marc sortit le ticket de pari.

Le visage du vieil homme pâlit.

— Qui t'a donné ça ?

— Donc tu sais quelque chose.

— Je sais que tu devrais entraîner.

— C'est ce que je fais.

— Non. Tu creuses.

Thierry posa le strap.

— Ton père creusait aussi. Contrats municipaux, sponsors, arrangements. Il posait des questions jusqu'à fatiguer tout le monde, lui compris.

— Qu'est-ce qu'il avait trouvé ?

— Que certains clubs meurent parce qu'ils perdent. D'autres parce qu'ils découvrent trop tard ce que leur survie a coûté.

Le samedi suivant, Marc observa l'entraînement des moins de quatorze ans. Sandrine Lopez, responsable de l'école de rugby, lui montra une liste de familles en retard sur les cotisations.

— Celles avec un point rouge ne paient pas, expliqua-t-elle. On couvre.

— Avec quel budget ?

— Tombola, buvette, parfois les seniors.

— Pourquoi ce n'est pas formalisé ?

— Parce que les gens ont leur fierté.

Marc vit soudain une autre dimension du problème. Le club n'était pas seulement vingt-trois adultes et un classement. C'était deux cents enfants, des parents, des cars, des bénévoles, des remboursements improvisés.

— Tu veux réformer ? dit Sandrine. Très bien. Mais ne brûle pas tout l'immeuble parce qu'une pièce sent mauvais.

— Et si plusieurs pièces sentent mauvais ?

— Alors tu les répares.

Le lundi, Marc demanda aux seniors de coacher eux-mêmes des exercices simples. Lucas dut expliquer une course de soutien comme s'il parlait à un enfant de douze ans. Yannis prit un plaisir excessif à corriger les avants.

— Tu essaies de rendre tout le monde responsable des autres, constata Lucas à la fin.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Parce qu'une équipe devient fragile quand le savoir appartient à une seule personne.

Lucas le regarda longuement.

— Tu parles toujours de rugby ?

— Oui.

Ce n'était pas faux.

Ce n'était déjà plus toute la vérité.