LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 20: Sanctions provisoires
La fédération envoya sa décision provisoire un mardi matin.
Lucas Vernet : suspension immédiate de toute activité rugbystique dans l'attente de la procédure disciplinaire.
Rémi Vidal : suspension prolongée.
Rugby Club Aurélois : enquête formelle pour manquements aux obligations d'intégrité, sans exclusion immédiate des compétitions, compte tenu de la coopération du club et de l'absence, à ce stade, de preuve que la direction avait ordonné des manipulations.
Jean lut la lettre trois fois.
— On peut jouer le barrage.
— Pour l'instant, répondit Marc.
Jean s'assit.
— « Pour l'instant », c'est magnifique.
Le club publia un communiqué reconnaissant des « fautes individuelles graves » et annonçant un chantier de gouvernance. Marc refusa qu'on présente Lucas et Rémi uniquement comme des victimes.
— Ils ont été victimes et acteurs. Les deux sont vrais.
Cette phrase mécontenta presque tout le monde.
Élodie, la femme de Lucas, ne parla plus à Marc pendant quinze jours. Certains supporters trouvaient le club trop dur. D'autres réclamaient l'exclusion définitive de tous les joueurs concernés.
La nouvelle maire, Hélène Vidal, libéra la subvention municipale après un audit d'urgence, mais ajouta de nouvelles conditions : comptes publiés, déclaration des conflits d'intérêts, contrôle indépendant.
Jean passa une demi-journée à se plaindre.
Puis il admit que c'était raisonnable.
Trois jours avant la demi-finale, Gérard Maret demanda à voir Marc.
Ils se retrouvèrent au Café du Pont avant l'ouverture. Les écrans de paris étaient éteints.
— Tu as fait de moi le méchant de l'histoire, dit Maret.
— Je n'ai pas eu besoin de beaucoup d'imagination.
— Tu crois que j'ai truqué les matchs ?
— Je crois que des entreprises autour de toi ont profité de joueurs endettés.
— Ce n'est pas la même question.
— Tu les as truqués ?
— Non.
Maret se servit de l'eau.
— Kovač travaillait pour Meridian. Il faisait aussi du recouvrement et de la sécurité pour des entreprises locales. Je savais qu'il achetait de l'information. Je n'ai jamais autorisé de chantage.
— Tu as prêté à Lucas.
— Son entreprise a demandé de l'argent. Nous avons prêté.
— Et tes gens ont utilisé la dette.
— S'ils l'ont fait, ils m'ont trahi également.
Marc eut presque envie de rire.
— Tu veux ma sympathie ?
— Je veux que tu comprennes quelque chose. L'argent propre ne court pas vers les villes pauvres. Il attend les garanties, les avantages fiscaux, les rendements sûrs. L'argent sale arrive plus tôt parce que le désespoir paie mieux.
— Ta défense, c'est le réalisme.
— Ma défense, c'est que des commerces sont restés ouverts grâce à moi.
Marc se leva.
Maret ajouta :
— L'enquête trouvera des gens que tu apprécies.
Marc se retourna.
— Demande à Jean ce qui s'est passé en 2022.
Au stade, Jean attendait.
Marc posa la question.
Le président regarda longtemps la pelouse.
— On avait besoin de quarante mille euros avant le vendredi. Maret a avancé la somme.
— Comment ?
— Trois avances de sponsoring via des sociétés d'Orbe Loisirs.
— Et en échange ?
— Exclusivité pour nous apporter des sponsors.
— Tu leur as donné l'accès au club.
— Je leur ai donné des droits commerciaux.
— Tu as ouvert la porte.
Jean ferma les yeux.
— Oui.
Plus tard, Marc reprit les comptes de 2022. Les avances avaient été présentées comme des contrats normaux. Jean les avait signés.
— Tu as maquillé la source, dit Marc.
— J'ai décrit l'argent de la manière demandée par le sponsor.
— Magnifique formule.
Jean posa un verre sur le comptoir de la buvette.
— Les institutions ne deviennent pas mauvaises seulement parce que des gens mauvais y entrent. Parfois, les gens honnêtes leur apprennent que les règles peuvent être contournées pour de bonnes raisons. Ensuite, d'autres héritent de l'habitude.
Marc resta silencieux.
— Après la saison, tu dois quitter la présidence.
Jean se figea.
— J'ai vendu l'appartement de ma mère pour ce club.
— Je sais.
— Trente ans.
— Je sais.
— Et c'est comme ça qu'on me remercie ?
— Ce n'est pas un remerciement. C'est une succession.
Le mot fit plus mal que l'accusation.
Jean regarda ses mains.
— Après la saison.
— Oui.
— Pas avant la finale, si on y va.
— Non.
— Et je garde ma place de parking.
— Certainement pas.
Jean lui lança un torchon.
Marc sourit.
Réformer un club signifiait parfois demander à ceux qui l'avaient sauvé de renoncer au droit de décider seuls comment le sauver encore.
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