LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 21: La demi-finale
Le matin de la demi-finale, Marc se réveilla avant cinq heures et demie.
Il resta quelques minutes allongé, à écouter le silence de la maison. Claire dormait encore. Il avait passé la nuit chez elle presque par accident — un dîner, un dossier relu, puis l'heure devenue trop tardive pour repartir sans donner au geste une importance qu'aucun des deux ne voulait commenter.
Il se leva sans bruit, enfila un survêtement et marcha jusqu'au stade.
Le jour commençait à peine. La rosée dessinait une pellicule blanche sur la pelouse. Les tribunes vides semblaient plus petites, presque modestes.
Son père l'amenait parfois tôt les jours de match.
« Quand les gens arrivent, disait Henri, ils croient que le bruit est le club. Le club, c'est surtout celui qui ouvre le portail. »
À six heures trente, Thierry Masson ouvrait le portail.
Marc éclata de rire.
— Quoi ? demanda Thierry.
— Mon père était péniblement cohérent.
— Il avait ce défaut.
Marc l'aida à pousser un chariot de matériel.
— Dis-moi quelque chose de vrai sur lui, dit-il.
— C'est-à-dire ?
— Quelque chose qui le rende moins pratique comme modèle moral.
Thierry s'arrêta.
— Il payait parfois des joueurs en liquide.
Marc le regarda.
— Quoi ?
— Pas des fortunes. Des remboursements, des primes. Il a aussi repoussé une déclaration de charges une fois. Et il a laissé le fils d'un sponsor démarrer une finale chez les jeunes.
Marc ferma les yeux.
— Formidable.
Thierry sourit.
— Les morts deviennent très propres dans la mémoire des fils.
— Il regrettait ?
— Longtemps.
— Ça ne corrigeait rien.
— Non. Mais ça l'a rendu moins certain de lui après.
Ils reprirent leur marche.
— Tu cherches encore un moment où tout sera clair ? demanda Thierry.
— Probablement.
— Mauvaise ville pour ça.
Le Stade des Micocouliers se remplit à partir de midi. Gruissan, premier de la phase régulière, arrivait avec une réputation méritée : mêlée puissante, défense précise, jeu au pied discipliné.
Saint-Aurèle avait déjà perdu contre eux en janvier.
Marc ne fit aucun grand discours avant le match.
— Ils sont meilleurs que nous sur beaucoup de choses, dit-il. Donc ne leur donnez pas celles où nous pouvons choisir.
Baptiste demanda :
— C'est-à-dire ?
— Discipline. Repli. Communication. Décisions après erreur. Tout ce qui ne dépend pas du talent.
Yannis hocha la tête.
— Et le talent ?
— Utilise-le quand il sert quelqu'un d'autre que toi.
Le match commença comme une lutte de territoire. Gruissan ouvrit le score sur pénalité. Saint-Aurèle répondit. Les deux équipes se rendirent coup pour coup sans jamais se détacher.
À la soixante-cinquième minute : 15-15.
Yannis réceptionna un ballon haut et fut plaqué en retard. Pénalité à trente-huit mètres, légèrement sur la droite.
Marc cria :
— Poteaux !
Yannis regarda le vent, puis la première ligne adverse. Le pilier droit de Gruissan venait de sortir blessé ; son remplaçant souffrait en mêlée et au maul.
Yannis indiqua la touche.
La colère de Marc dura une demi-seconde.
Puis il vit ce que le joueur avait vu.
Il acquiesça.
Touche à cinq mètres.
Baptiste lança. Ballon capté. Maul.
Gruissan bloqua d'abord. Saint-Aurèle recula d'un demi-mètre. Puis les huit joueurs se remirent en mouvement, bas, liés, sans chercher l'exploit individuel.
Un mètre.
Deux.
Essai.
20-15.
Gruissan revint sur pénalité : 20-18.
Dernière minute. Saint-Aurèle avait le ballon près de la ligne médiane. Marc s'attendait à voir Yannis dégager loin.
L'ouvreur appela une combinaison travaillée seulement deux fois : faux groupe d'avants, passe intérieure, redoublement.
Léo Garnier trouva l'intervalle.
Cinquante mètres plus loin, il marqua sous les poteaux.
27-18.
Le coup de sifflet final déclencha une invasion de terrain.
Marc fut soulevé malgré ses protestations au sujet de son genou. Quelqu'un lui vola sa casquette. Un enfant qu'il ne connaissait pas l'embrassa sur la joue.
Dans le désordre, il aperçut Lucas derrière la barrière. Sa suspension lui interdisait la zone sportive.
Marc le rejoignit.
— Tu as l'air ridicule, dit Lucas.
— Viens là.
— Je ne peux pas.
— La barrière n'est pas une prison.
Lucas secoua la tête.
— C'est leur soirée.
Marc comprit et posa seulement une main sur son épaule par-dessus le métal.
— Finale la semaine prochaine.
— Je sais.
— Tu seras là ?
— Même si je dois rester sur le parking.
Marc allait repartir lorsque Lucas ajouta :
— L'avocat de Kovač m'a proposé un accord.
Marc se retourna immédiatement.
— Quoi ?
— Je modifie une partie de ma déclaration. Je dis que la dette était commerciale, que personne n'a menacé ma maison, que les arrangements étaient volontaires.
— En échange ?
— Dette effacée. Procédures civiles retirées.
Marc sentit la rage monter.
— Tu as répondu quoi ?
Lucas regarda le terrain où ses anciens coéquipiers chantaient.
— Que j'avais déjà voté.
Le lendemain, Élodie passa voir Marc.
Elle resta debout dans le bureau.
— Je t'en ai voulu, dit-elle.
— Je sais.
— Je t'en veux encore un peu.
— Je sais aussi.
Elle regarda les photos du club.
— Quand Lucas m'a raconté tout, j'ai voulu partir. Il disait qu'il devait assumer. J'entendais surtout qu'il allait encore décider seul de ce que « assumer » voulait dire.
Marc ne répondit pas.
— Cette fois, il m'a demandé ce que je voulais. C'est nouveau.
— Et tu veux quoi ?
— Qu'il ne transforme pas la culpabilité en autre façon de nous abandonner.
Elle posa une enveloppe sur la table.
— C'est une copie des garanties de prêt. Pour l'avocate. Il hésitait à te les donner.
Marc prit l'enveloppe.
— Merci.
Élodie resta encore une seconde.
— S'il finit condamné, je ne dirai jamais que tu l'as sauvé.
— J'espère bien.
— Mais peut-être que tu l'as empêché de continuer à se perdre.
Elle partit avant que Marc puisse répondre.
Il regarda le terrain par la fenêtre.
La demi-finale gagnée avait rapproché Saint-Aurèle de la montée.
Mais ce qui avait changé Lucas se jouait derrière une barrière, hors feuille de match.
Marc commençait à comprendre que les progrès importants étaient rarement ceux que les tableaux de classement savaient enregistrer.
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