LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 22: Le prix de la finale
La finale de montée devait se jouer sur terrain neutre, près de Narbonne, contre Union Salanque.
La même équipe qui avait battu Saint-Aurèle en septembre après la pénalité incompréhensible de Lucas.
Les journalistes adorèrent l'ironie.
Marc, beaucoup moins.
Deux jours avant le match, Maître Lemaire appela.
— Le parquet prépare plusieurs mises en examen. Kovač pour extorsion, fraude, blanchiment et manipulation sportive. D'autres personnes sont concernées.
— Maret ?
— Enquête financière parallèle. Pas de preuve, pour l'instant, qu'il ait ordonné une manipulation précise.
— Lucas ?
— Il sera probablement poursuivi pour participation à une fraude sportive. Sa coopération et les éléments de contrainte compteront.
Marc s'appuya contre le mur du couloir.
— Et le club ?
— Décision fédérale après la saison.
— Donc on peut gagner la montée dimanche et la perdre en juillet.
— Oui.
Marc eut un rire bref.
— Très rugby. On marque d'abord, on fait appel ensuite.
Le soir, il annonça la situation aux joueurs.
Baptiste demanda :
— Si la fédération peut nous retirer la montée, pourquoi jouer ?
Yannis répondit avant Marc.
— Parce que le match aura quand même eu lieu.
— Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Ils peuvent décider dans quelle division on joue l'année prochaine. Ils ne peuvent pas décider si on était meilleurs dimanche.
Le vestiaire se calma.
Marc hocha la tête.
— Voilà.
La veille de la finale, l'équipe dormit dans un hôtel bon marché à l'extérieur de Narbonne. Marc avait interdit l'alcool, les interviews et toute discussion sur l'enquête après le dîner.
À vingt-deux heures trente, il trouva la moitié de l'effectif dans le couloir, assis au sol, jouant aux cartes avec des capsules de bouteilles comme mises.
Marc s'arrêta.
— Paris clandestins.
Tout le monde se figea.
Yannis leva une capsule.
— Monnaie non réglementée.
Marc laissa durer le silence.
Puis il s'assit.
— Distribue.
Ils jouèrent jusqu'à minuit.
Pendant deux heures, personne ne parla de Kovač, du maire, des sponsors ou de la montée. Des hommes essayaient seulement de se voler des capsules sans conséquence financière.
Plus tard, Marc appela Claire depuis le balcon de sa chambre.
— Stressé ? demanda-t-elle.
— Non.
— Menteur.
— Modérément.
— Si vous perdez, qu'est-ce qu'il se passe ?
Marc regarda le parking presque vide.
Quelques mois auparavant, il aurait répondu : la ville perd son espoir, les sponsors disparaissent, le projet s'effondre, les efforts n'ont servi à rien.
Il dit :
— On ne monte pas.
— C'est tout ?
— Oui.
Claire se tut.
— Tu progresses.
— C'est inquiétant.
Le lendemain, la route du stade était bordée de supporters en bleu. D'anciens ouvriers de la papeterie avaient fabriqué une banderole avec un rouleau de toile industrielle récupéré avant la fermeture.
ON N'ACHÈTE PAS UN VILLAGE.
Une autre pancarte disait :
GAGNEZ PROPRE OU NE GAGNEZ PAS.
Yannis la lut depuis le bus.
— Sympathique comme pression.
Baptiste ajouta :
— Et si on gagne sale par accident ?
Marc se retourna.
— Claire écrira sur vous.
Le bus gémit collectivement.
À l'entrée du vestiaire, Marc toucha le montant de la porte. Son père faisait toujours ce geste avec les équipes de jeunes.
« Pas de superstition », disait Henri. « Le respect des seuils. »
Marc avait franchi trop de seuils cette saison sans savoir à quel moment une concession changeait de nature.
Celui-ci, il le franchit pleinement conscient.
Salanque fut meilleur pendant la première mi-temps.
Leurs avants gagnèrent les collisions. Leur demi de mêlée ralentissait ou accélérait le jeu à volonté. Saint-Aurèle concéda six pénalités.
À la pause : 16-6.
Marc entra dans le vestiaire.
Personne n'avait besoin qu'on lui raconte l'histoire du village.
Il dessina simplement une modification au tableau.
— Arrêtez d'essayer de battre leur pack. Faites-le courir. Ballon loin du premier rideau. Jeu au pied derrière leurs ailiers quand ils montent trop vite.
Puis il regarda chaque joueur.
— C'est la dernière mi-temps de cette équipe.
Un silence.
— Quoi que décide la fédération, quels que soient les contrats, les départs, les sanctions, ce groupe précis n'existera plus après aujourd'hui. C'est vrai de toutes les équipes. On l'oublie parce qu'on a besoin de croire à la continuité.
Il ouvrit la porte.
— Ne gaspillez pas quarante minutes en faisant semblant qu'elles reviendront.
Yannis réduisit d'abord l'écart sur pénalité : 16-9.
Léo marqua en bout de ligne : 16-14.
Salanque ajouta trois points : 19-14.
À dix minutes de la fin, Saint-Aurèle construisit vingt phases et perdit le ballon à quelques centimètres de l'en-but.
Cinq minutes.
Salanque dégagea mal. Yannis relança. Mathieu porta. Baptiste ramassa au ras. Avantage pénalité.
Marc s'attendit à voir Yannis demander les poteaux. Trois points ramèneraient le score à 19-17.
Yannis joua vite à la main.
— Imbécile, souffla Marc.
Baptiste percuta. Arrêté.
Ballon rapide.
Yannis prit la passe à plat, fixa deux défenseurs, fut plaqué à un mètre.
Nouvelle sortie.
Mathieu marqua.
Transformation réussie.
21-19.
Deux minutes.
Salanque récupéra le renvoi et entra dans le camp de Saint-Aurèle.
Dernière action. Faute au sol. Pénalité pour Salanque à trente-cinq mètres, presque face aux poteaux.
Marc resta immobile.
Il pensa à Étienne, au demi-pas volontaire, aux écarts, aux marchés, aux coups de pied qui avaient cessé d'être seulement des coups de pied.
Le buteur de Salanque posa le ballon.
Il frappa.
Le ballon toucha le poteau gauche.
Retomba court.
Yannis le captura.
Il ne tenta rien.
Il dégagea en touche.
Coup de sifflet final.
Saint-Aurèle 21, Salanque 19.
Pendant trois secondes, le silence exista encore.
Puis la tribune bleue avala le monde.
Marc regarda le buteur adverse. Le garçon resta seul quelques secondes, les mains sur les hanches, dévasté par un échec parfaitement ordinaire.
Marc éprouva presque de la gratitude.
Le ballon avait touché le poteau sans signifier autre chose que ce qu'il semblait signifier.
Ils avaient oublié à quel point cette simplicité était précieuse.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.