LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 23: La montée
Le bus entra à Saint-Aurèle après minuit.
Plusieurs centaines de personnes attendaient sur la place. La circulation devint impossible parce que des supporters dansaient devant le véhicule. Quelqu'un fit sonner les cloches de l'église sans autorisation. Le boulanger lança des confettis bleus depuis une machine normalement réservée aux mariages.
Marc descendit sur la première marche du bus avec le trophée.
Il savait exactement quel discours la foule attendait.
Le retour. La fierté. La renaissance. La ville qui se relève.
Il ne le fit pas.
— On a gagné, dit-il.
La place hurla.
— Et personne ne pourra enlever le fait qu'on a gagné ce match.
Nouveau rugissement.
Marc attendit.
— Mais si on transforme cette saison en histoire uniquement sur la victoire, alors on n'a rien compris.
Le bruit diminua.
Il vit Lucas au fond de la place, à côté d'Élodie. Jean s'appuyait contre le bus. Claire se tenait près de la fontaine, carnet fermé.
— Ce club a failli être pris sans que personne ne vole les clés. On en a cédé des morceaux parce qu'on avait peur de perdre le tout. À chaque fois, on s'est dit que la concession était temporaire.
Quelques visages se fermèrent.
— À partir de demain, on commence à payer le vrai prix pour qu'il nous appartienne de nouveau.
Le lendemain matin, le prix arriva sous forme de tableur.
La montée en Fédérale 1 exigeait davantage de déplacements, d'encadrement médical, de sécurité, de licences, de matériel et de normes d'installation.
Jean estima le besoin supplémentaire à deux cent quarante mille euros.
— On ne les a pas, dit-il.
Marc éclata de rire.
— Bien sûr que non.
— On peut refuser la montée.
La phrase sembla obscène dans la pièce.
Marc ne la rejeta pas.
Une semaine plus tard, le club organisa une assemblée publique dans la salle municipale. Près de quatre cents personnes vinrent : supporters, parents, éducateurs, joueurs, commerçants, élus, anciens.
Un expert-comptable présenta les chiffres. Pas de slogans. Des colonnes.
Marc prit la parole après Jean.
— Monter n'est pas une récompense morale. On l'a mérité sportivement. Ça ne veut pas dire qu'on peut se permettre financièrement de l'accepter n'importe comment.
Des murmures montèrent.
— Si la seule manière de trouver l'argent consiste à reconstruire la même dépendance envers un financeur dominant, alors on ne doit pas monter.
Quelques personnes sifflèrent.
Yannis se leva au premier rang.
— Tu nous as dit de mériter le match.
— Oui.
— On l'a mérité.
— Oui.
— Alors trouve une autre manière.
Marc sourit malgré lui.
— C'est ton plan ?
— Je suis ouvreur. Je fournis les problèmes aux avants.
La salle rit.
Ils construisirent un modèle plus lent et moins spectaculaire : dizaines de petits partenaires, limite au poids financier d'un sponsor unique, comptes publics, comité d'intégrité indépendant, représentants des supporters au conseil, cotisations de soutien sans droit de contrôle sportif.
Le budget resta inférieur de soixante-dix mille euros au minimum nécessaire.
Alors les anciens joueurs se mobilisèrent. Des Aurélois installés à Lyon, Paris, Toulouse, Londres envoyèrent de l'argent. Béziers accepta un match amical de présaison avec partage des recettes. Une coopérative agricole régionale signa un partenariat de trois ans.
Pas d'application brillante. Pas de société maltaise. Pas de promesse immobilière.
Du vin, des céréales, des bulletins de paie et un logo que personne ne trouvait très beau.
Ils atteignirent le seuil neuf jours avant la date limite.
Jean signa les documents de montée. Sa main tremblait.
— Heureux ? demanda Marc.
— Terrifié.
— Bon signe.
Jean posa le stylo.
— Tu restes ?
Marc avait reçu une offre de Béziers pour un poste dans la filière de développement. Le salaire était meilleur. Les moyens incomparables. Aucun problème de bus en panne à résoudre.
— Je ne sais pas.
Jean hocha la tête.
— Pour une fois, c'est à toi de choisir sans que le club soit en train de mourir.
La phrase rendit le choix plus difficile.
Quelques jours plus tard, Jean annonça officiellement sa démission de la présidence pour la fin de l'été.
Lors de l'assemblée élective, tout le monde se leva pour l'applaudir. Il finit par crier :
— Asseyez-vous, vous allez me rendre sentimental !
Personne ne s'assit.
Il abandonna le discours préparé.
— J'ai cru que parce que j'aimais le club, j'avais le droit de décider seul des risques qu'il devait prendre. C'était mon erreur. L'amour ne donne pas la propriété. Il donne des obligations.
Claire nota la phrase.
— J'ai aussi cru que la transparence était un luxe pour les organisations riches. En réalité, les organisations pauvres en ont davantage besoin. Elles n'ont pas les moyens de payer des secrets chers.
Un nouveau conseil fut élu avec limitation des mandats, représentants des supporters, représentant de l'école de rugby et responsable financier indépendant.
Jean devint conseiller sans droit de vote pendant un an.
— Vous avez institutionnalisé mon inutilité, se plaignit-il.
— C'était le projet, répondit Marc.
À la sortie, Alain Vautrin attendait près des marches.
— Beau discours, dit-il à Jean.
— Tu devrais essayer de démissionner. Ça améliore le style.
Vautrin sourit presque.
Puis il se tourna vers Marc.
— Le projet de la papeterie est mort. Les investisseurs se retirent.
— J'ai entendu.
— Tu es content ?
— Non.
Le maire déchu parut surpris.
— Les quarante emplois étaient réels, dit-il.
— Les conflits d'intérêts aussi.
— Oui.
Pour la première fois, aucun des deux n'eut besoin de rendre l'autre entièrement faux.
Vautrin tendit la main.
Marc la serra.
— Je pense toujours que tu as été imprudent.
— Je pense toujours que tu étais trop à l'aise avec les maux nécessaires.
— Probablement.
Il partit seul vers la place.
Claire rejoignit Marc.
— Vous devenez amis ?
— Surtout pas.
— Tant mieux. J'ai besoin de matière.
Saint-Aurèle n'était pas devenue pure.
Elle avait seulement rendu certaines histoires moins faciles à raconter.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.