LE DERNIER ESSAI
Lire le chapitre 5: La table du maire
Le dîner de la mairie ressemblait davantage à une réunion d'investisseurs qu'à une invitation sportive. Alain Vautrin avait installé Marc, Jean, deux adjoints, Philippe Arnaud — négociant en vin — et Gérard Maret autour d'une grande table de la salle du conseil.
Maret était plus massif que sur les photos. Il possédait le Café du Pont, plusieurs bureaux de tabac, des points de vente agréés pour les paris sportifs et, par l'intermédiaire de sociétés dont les noms changeaient souvent, des intérêts dans l'immobilier local.
— À la remontée de Saint-Aurèle, lança Vautrin en levant son verre.
Marc but à peine.
Après les calamars grillés, le maire déplia un plan de l'ancienne papeterie.
— Hôtel, terrains d'entraînement, commerces, centre de loisirs. Le club sera l'ancre du projet.
— Qui possède les terrains ? demanda Marc.
— Orbe Avenir.
— Et qui possède Orbe Avenir ?
Un silence bref passa autour de la table.
— Plusieurs investisseurs, répondit Vautrin.
Maret intervint calmement :
— Les petites villes meurent quand tout le monde considère leur déclin comme une fatalité. L'investissement est un choix politique et économique.
— Et le rugby ?
— Une raison de choisir Saint-Aurèle.
— Le rugby qui gagne.
— Existe-t-il un autre rugby qui attire des investisseurs ?
Quelques rires polis.
Vautrin annonça qu'un sponsor principal était presque trouvé. Le montage incluait Orbe Loisirs et une société de marketing sportif enregistrée à Malte : Meridian Sports Advisory.
— Malte ? demanda Marc.
— Juridiction efficace, dit Maret.
— Pour un club régional ?
— Pour l'investissement, corrigea-t-il.
Après le dessert, Vautrin entraîna Marc sur le balcon.
— Tu ne m'aimes pas beaucoup.
— Je ne te connais pas assez.
— Tu connaissais l'opinion de ton père.
Henri Delmas appelait le maire « un commercial avec une écharpe tricolore ».
— Il a été trésorier du club, dit Marc. Il avait des problèmes avec les sponsors municipaux ?
Vautrin soupira.
— Henri détestait les contreparties. Il croyait qu'un club devait vivre selon ses moyens.
— Et toi ?
— Je croyais qu'un club disparu dans le respect de ses moyens restait disparu.
Le maire posa les mains sur la rambarde.
— Toi, tu es parti. Tu as bien fait. Les gens talentueux partent. Ceux qui restent doivent faire les comptes. La papeterie ferme : quatre cents emplois. Les jeunes s'en vont. Les commerces ferment. Puis tout le monde demande pourquoi le maire n'a pas sauvé la ville.
— Et tu l'as sauvée avec le rugby ?
— Non. J'ai acheté du temps.
— Avec l'argent de qui ?
Vautrin le regarda longtemps.
— Certaines réponses coûtent plus cher que les sommes en question.
Le lendemain, Marc assista à la réunion opérationnelle du club. Elle eut lieu dans la buvette, la climatisation de la salle officielle étant en panne depuis 2019.
Chaque ligne budgétaire révélait un arrangement. Un garagiste ne facturait pas certaines réparations car son fils espérait un apprentissage municipal. Un sponsor viticole payait la moitié de son contrat en bouteilles. Deux recrues logeaient dans des appartements appartenant au cousin d'un conseiller. Une clinique de kinésithérapie facturait en dessous du marché contre des places en tribune.
— Est-ce que quelqu'un paie le vrai prix de quelque chose ici ? demanda Marc.
Sandrine Lopez, responsable de l'école de rugby, éclata de rire.
— Tu veux un club ou un tableur ?
— Un club qui sait combien il coûte.
— Alors écris « impossible ».
Elle lui rappela que deux cents enfants dépendaient de cette économie de services, de réductions et de bénévolat.
— Ne détruis pas la section jeunes pour assainir l'équipe première, dit-elle.
Cette phrase resta avec lui.
La corruption n'était pas arrivée dans un système propre.
Elle s'était glissée dans une culture où tout le monde avait toujours survécu grâce à quelqu'un.