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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 10: LE PRIX D’UN NOM

Michel Laurent arriva à l’entrepôt deux jours avant le rendez-vous convenu.

Gabriel n’était pas surpris.

Les hommes obsédés par le contrôle choisissaient rarement l’heure proposée par quelqu’un d’autre.

— Vous avez fermé tôt, observa Laurent.

— Mes employés pensent que je suis ruiné.

— Tout le monde le pense.

— Alors la publicité fonctionne.

Laurent marcha entre les rangées de caisses.

— Vous avez vendu le dépôt de South Street.

— À Burke.

— Mauvais prix.

— Excellent prix pour un homme qui veut donner l’impression de manquer d’argent.

Laurent s’arrêta.

— Vous organisez quelque chose.

— Évidemment.

— Une fuite ?

— Peut-être.

— Vers la France ?

— Vous posez les questions comme Ashcombe.

Le nom fit réagir Laurent.

Gabriel le vit.

— Il vous inquiète.

— Les officiers britanniques m’ennuient.

— Il sait que vous avez approché Trow.

— Il sait beaucoup de choses, mal.

— Comme Margaret ?

Cette fois Laurent ne réagit presque pas.

Presque.

Gabriel comprit qu’il avait bien touché.

— Vous voulez quoi, exactement ? demanda-t-il.

— Je vous l’ai dit. Deux mille livres.

— Non. L’argent ne suffit pas. Vous voulez un aveu.

Laurent le fixa.

— Un aveu de quoi ?

— Que mon père vous a volé. Que Varenne & Fils s’est construit en partie sur votre argent. Que vous n’étiez pas le seul fraudeur de l’histoire.

Laurent dit doucement :

— Vous apprenez.

— Ma mère m’aide.

— Madeleine a toujours eu plus de courage que les hommes de votre famille.

— Elle dit la même chose.

Laurent sourit.

Puis son expression se durcit.

— Votre père m’a fait chasser de New York. Il a écrit à Londres. À Boston. Aux maisons hollandaises. Pendant trois ans, je ne pouvais plus obtenir de crédit sans qu’un correspondant demande si j’étais « le Laurent de l’affaire Varenne ».

— Et vous êtes parti aux Antilles.

— Saint-Domingue. Puis Martinique. Puis Londres.

— Vous avez refait fortune ?

— Assez.

— Alors pourquoi revenir ?

Laurent regarda les poutres de l’entrepôt.

— Parce qu’une fortune ne corrige pas un récit.

Gabriel comprenait mieux qu’il ne voulait l’admettre.

Le nom Varenne avait été son propre récit : réfugiés devenus marchands, famille devenue institution, preuve que les pertes anciennes avaient produit quelque chose de durable.

Laurent voulait détruire cela parce qu’Étienne Varenne avait détruit le sien.

— J’ai retrouvé les comptes de 1768, dit Gabriel.

— Je sais.

— Ils montrent que mon père vous devait une somme.

Laurent ne bougea plus.

— Combien ?

— Pas huit cents livres. Trois cent vingt-six.

— Mensonge.

— Peut-être. Venez vendredi, vous verrez l’original.

— Pourquoi me le donner ?

— Parce que j’en ai assez de défendre un mort contre un autre homme qui refuse de vivre.

Laurent le regarda longtemps.

— Vous pensez pouvoir quitter ce jeu.

— Oui.

— Il n’y a pas de dehors.

— Il y a toujours un autre port.

Laurent éclata de rire.

— Voilà enfin quelque chose que votre père aurait dit.

Il partit sans promettre de venir.

Gabriel savait qu’il viendrait.

Le problème des blessures anciennes était qu’elles donnaient aux hommes l’impression qu’un rendez-vous tardif restait indispensable.

Après la visite de Laurent, Gabriel consulta Madeleine sur les comptes de 1768.

Elle se souvenait mieux qu'il ne l'espérait.

— Ton père avait bloqué l'argent de Michel après la saisie d'un navire, dit-elle. Il croyait que Michel avait soudoyé le mauvais inspecteur et attiré l'attention sur toute la cargaison.

— Et Laurent ?

— Il disait qu'Étienne avait surchargé le navire pour augmenter la marge et que la saisie venait de là.

— Qui avait raison ?

Madeleine haussa les épaules.

— Les deux, probablement. C'était leur manière préférée de se disputer : chacun apportait la moitié de la faute et exigeait l'intégralité de l'innocence.

Gabriel posa le vieux relevé sur la table.

— Il y a bien trois cent vingt-six livres dues.

— Alors Michel n'a pas tout inventé.

— Il a forgé huit cents livres.

— Non. Mais ton père aurait dû lui rendre ce qu'il devait avant de le dénoncer.

Gabriel sentit une résistance presque enfantine.

— Tu défends Laurent ?

— Je défends la vérité contre la commodité familiale.

— Père est mort.

— Justement. Il n'a plus besoin que tu le défendes.

Madeleine lut la note.

— Michel aimait ton père. C'est pour cela qu'il l'a détesté avec autant de talent.

— Tu l'aimais aussi ?

Elle sourit.

— Un peu. Il racontait mieux les histoires que ton père.

— Voilà une information que j'aurais préféré ignorer.

— Tu vois ? Même toi, tu as des renseignements que tu ne veux pas acheter.

Gabriel replia les comptes.

Cette conversation modifia subtilement son projet. Jusqu'alors, le document de 1768 n'était qu'un appât. À présent, il devenait aussi une restitution tardive.

Il ne pouvait pas réparer ce qu'Étienne avait fait. Il ne pouvait pas effacer ce que Laurent avait fait ensuite.

Mais il pouvait refuser d'utiliser encore le document uniquement comme arme.

C'était peu.

Il commençait à comprendre que la plupart des changements importants étaient peu, répétés suffisamment longtemps.