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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 9: LE MÊME MENSONGE

Gabriel fabriqua la trahison avec des documents ordinaires.

C’était le genre de détail auquel il tenait. Les grandes conspirations échouaient souvent parce que leurs auteurs imaginaient des preuves trop spectaculaires. Un espion prudent ne laissait pas derrière lui une lettre intitulée « Liste secrète des traîtres ». Il laissait une facture mal classée, une dette insolite, un rendez-vous inscrit sous forme de livraison.

Pour Ashcombe, Gabriel fit circuler une quittance montrant un paiement de cent cinquante livres à un batelier connu des réseaux continentaux. Au dos, dans un code grossier que les Britanniques pouvaient casser, on lisait :

NOMS PRÊTS. PAIEMENT À LA REMISE. DÉPART VENDREDI APRÈS MINUIT.

Pour Margaret, il fit parvenir une copie de la même quittance, mais accompagnée d’une note indiquant qu’Ashcombe avait promis des passes à Gabriel en échange d’une liste de courriers patriotes.

Les deux camps reçurent donc le même fait apparent : Gabriel préparait une vente et un départ.

Ce qui changeait n’était que l’identité de l’acheteur.

— C’est trop simple, dit Ruth lorsqu’il lui expliqua.

— La simplicité est chère. J’ai mis trois ans à l’apprendre.

— Margaret ne vous croira pas entièrement.

— Je n’en ai pas besoin.

— Ashcombe non plus.

— Encore mieux.

Ruth croisa les bras.

— Vous voulez qu’ils vous surveillent.

— Oui.

— Vous voulez qu’ils assistent à votre fuite.

— Oui.

— Et ensuite ?

Gabriel regarda par la fenêtre de l’entrepôt vers l’East River.

— Ensuite ils assistent à ma mort.

Ruth resta immobile.

— Non.

— Ce n’est pas une demande.

— Non, répéta-t-elle. Pas parce que je m’y oppose moralement. Parce que c’est idiot.

Gabriel sourit.

— Voilà une objection plus utile.

Il déroula un plan du quai.

L’Entrepôt du Levant possédait une ancienne annexe construite sur pilotis. Un petit ponton permettait de charger directement des barges. Gabriel y avait amarré une vieille allège appelée La Providence.

Le vendredi soir, selon le plan, des caisses supposées contenir ses livres secrets et sa fortune seraient chargées sur l’allège. Laurent serait invité à venir récupérer le relevé de 1768. Ashcombe, déjà convaincu que Gabriel allait vendre des noms, surveillerait le quai. Margaret ferait surveiller depuis Brooklyn.

La Providence partirait au milieu de la nuit.

Puis elle brûlerait.

— Vous serez dessus, dit Ruth.

— Au départ.

— Et Laurent ?

— Je lui offrirai de descendre avant l’incendie.

— Vous pensez qu’il vous fera confiance ?

— Non. C’est précisément ce qui le rend prévisible.

Ruth examina le plan.

— Comment sortez-vous ?

— Une petite embarcation fixée sous le flanc est, invisible depuis Manhattan. Crow et moi descendons sous la fumée.

— Et si les Britanniques ont une chaloupe de ce côté ?

— Une fausse alerte de contrebande les attirera près de Governor’s Island.

— Et si Margaret envoie des hommes côté Brooklyn ?

— Ils seront plus loin. Je lui ai fait croire que la cargaison contient de la poudre. Elle ne voudra pas approcher.

Ruth leva les yeux.

— Elle contient de la poudre ?

— Très peu.

— Combien ?

— Assez pour convaincre les témoins. Pas assez pour couler immédiatement l’allège.

— Vous avez vraiment réfléchi à cela.

— Je réfléchis mieux à ma mort qu’à beaucoup de choses de ma vie.

Elle resta silencieuse.

Puis elle dit :

— Je veux voir les charges.

— Pourquoi ?

— Parce que si vous vous tuez, Margaret me demandera pourquoi je vous ai laissé faire.

— Et que répondrez-vous ?

— Que les marchands sont impossibles à gouverner.

Pour la première fois depuis longtemps, ils rirent ensemble.

Ruth insista pour inspecter La Providence de jour.

Elle vint déguisée en veuve cherchant du fret pour des meubles. Crow lui montra la cabine, la trappe, les mèches et le canot dissimulé.

— Trop visible, dit-elle.

— Depuis le quai ouest, non, répondit Crow.

— Depuis une chaloupe britannique qui tourne autour après le départ ?

Crow grogna.

Ils déplacèrent la bâche et ajoutèrent deux caisses vides pour casser la ligne de vue.

Ruth examina ensuite les charges.

— Vous avez déjà fait exploser un bateau ? demanda-t-elle à Gabriel.

— Non.

— Une maison ?

— Non.

— Un baril de poudre ?

— À douze ans. Mon père n'a pas apprécié.

— Formidable. Notre expertise repose donc sur un souvenir d'enfance.

Crow intervint :

— J'ai servi sur un corsaire pendant la guerre de Sept Ans.

Ruth se tourna vers lui.

— Pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ?

— Personne ne m'a demandé.

Gabriel leva les yeux au ciel.

Crow expliqua comment le feu devait progresser. Il avait séparé la poudre en deux petites charges plutôt qu'une seule, afin que la première explosion paraisse accidentelle et la seconde achève l'illusion.

Ruth demanda :

— Et si Laurent tente de prendre le canot avant vous ?

Gabriel répondit :

— Je lui dirai la vérité.

— Vous ?

— Cela peut le déstabiliser.

Elle secoua la tête.

Ils répétèrent la séquence sans feu : larguer l'amarre, atteindre le courant, produire la fumée, couper le canot, descendre côté est, ramer vers le point sombre de Brooklyn.

À la troisième répétition, Gabriel s'emmêla dans un cordage et faillit tomber à l'eau.

Ruth éclata de rire.

— Voilà l'homme qui manipule deux armées.

— Les armées utilisent moins de cordes.

— Vous devriez peut-être mourir sur terre.

— Trop tard pour changer de scène.

Le rire diminua la tension, mais seulement un instant.

Quand Ruth repartit, elle dit :

— Votre plan peut fonctionner.

Gabriel répondit :

— C'est la chose la moins rassurante que vous puissiez dire.

Parce qu'un plan possible devenait un plan que l'on pouvait réellement tenter.