LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 11: LE DÉPART DE MADELEINE
Madeleine quitta Manhattan un jeudi matin dans une voiture appartenant à une famille loyaliste.
Elle portait une robe grise, deux malles et une expression d’agacement parfaitement authentique.
— Si un soldat ouvre la malle bleue, dit-elle à Gabriel, il trouvera tes chemises.
— Pourquoi mes chemises partent-elles avant moi ?
— Parce que tu n’es pas capable d’en acheter qui te vont.
— Je vais être mort demain soir.
— Raison de plus pour être correctement habillé après.
Claire étouffa un rire.
Luc, qui ne connaissait qu’une partie du plan, demanda :
— Pourquoi oncle Gabriel va mourir ?
Silence.
Gabriel lança à Claire un regard accusateur.
— Il a entendu maman, dit-elle.
Madeleine répondit avant les autres :
— Ton oncle va faire semblant de mourir parce qu’il a fait trop de bêtises sous son vrai nom.
Luc réfléchit.
— Après, il aura quel nom ?
— Étienne Marot, dit Gabriel.
— C’est moins bien.
— Merci.
— Et moi ?
— Luc Marot pour quelques semaines.
L’enfant fit une grimace.
— Je préfère Varenne.
Gabriel sentit quelque chose se serrer en lui.
— Moi aussi.
Madeleine posa une main sur son bras.
— C’est pour ça que c’est difficile.
Au départ de la voiture, personne ne pleura. Madeleine l’avait interdit.
Mais lorsqu’elle embrassa Gabriel, elle murmura en français :
— Ne sois pas plus fidèle aux morts qu’aux vivants.
Puis elle monta.
Claire et Luc devaient partir le lendemain matin par un autre itinéraire.
Gabriel resta seul sur le trottoir pendant que la voiture s’éloignait.
Une silhouette au manteau brun la suivit à distance.
William Dace.
Gabriel l’avait prévu.
Dace rapporterait à Laurent que Madeleine quittait réellement la ville. Laurent en conclurait que Gabriel préparait sa fuite.
Ce qui était vrai.
Le meilleur mensonge, pensait Gabriel, n’était pas celui qui cachait la vérité.
C’était celui qui obligeait la vérité à travailler pour lui.
Le soir, Ashcombe le convoqua.
— Votre mère est partie, dit le capitaine.
— Elle a de la famille à Long Island.
— Votre sœur prépare des bagages.
— Elle déteste les créanciers.
— Vous avez vendu un dépôt.
— Je déteste également les créanciers.
Ashcombe posa une quittance sur la table.
La fausse preuve conçue par Gabriel.
— Cent cinquante livres à un batelier suspect.
Gabriel la regarda et laissa son visage se fermer.
— Où avez-vous eu ça ?
— Mauvaise question.
— Alors posez la bonne.
— Que comptez-vous vendre vendredi ?
Gabriel ne répondit pas.
Ashcombe poursuivit :
— Des noms ? Des itinéraires ? Des codes ?
— Je compte sauver ce qui peut l’être de mon entreprise.
— Et partir.
Silence.
— Où ?
— Halifax.
Le mensonge était choisi pour sa banalité. Un marchand compromis cherchant protection en territoire britannique.
Ashcombe sourit.
— Vous pensez que je vous laisserais emporter trois ans de correspondance ?
— Vous pensez que je l’ai gardée ?
Le capitaine le fixa.
— Vendredi. Je veux voir ce que vous chargez sur La Providence.
— C’est une barge privée.
— Dans une ville occupée, « privée » est un mot sentimental.
Gabriel se leva.
À la porte, Ashcombe dit :
— Si vous tentez de fuir, je vous retrouverai.
Gabriel se retourna.
— Vous retrouverez Gabriel Varenne.
— C’est suffisant.
Gabriel sourit.
— Nous verrons.
Le départ de Madeleine produisit une conséquence inattendue : la maison de Queen Street sembla immédiatement ne plus appartenir à la famille.
Gabriel y retourna le soir chercher des papiers. Les pièces étaient presque vides. Deux tableaux avaient été confiés à un voisin. La vaisselle d'argent se trouvait déjà dans les bagages. Les livres de son grand-père avaient été répartis entre Claire et Madeleine.
Il entra dans le bureau de son père.
Le meuble principal portait encore une brûlure causée par une bougie renversée lorsque Gabriel avait onze ans. Étienne Varenne l'avait fait travailler trois samedis pour rembourser la réparation.
À l'époque, Gabriel avait cru que la leçon concernait l'argent.
À présent il se demanda si son père avait surtout voulu lui apprendre que les choses avaient des conséquences concrètes.
Il ouvrit un tiroir et trouva un petit carnet d'adresses. La plupart des noms étaient morts, partis, ou devenus ennemis politiques les uns des autres.
Le réseau commercial de son père, autrefois si solide, ressemblait à une carte d'un pays disparu.
Il comprit alors que même sans guerre, Varenne & Fils n'aurait jamais été éternel. Des associés meurent. Des routes changent. Les enfants choisissent d'autres métiers. Les villes brûlent. Les empires modifient les taxes.
Il avait défendu comme immuable quelque chose qui ne l'avait jamais été.
Claire le trouva assis par terre, le carnet ouvert.
— Tu veux l'emporter ?
— Non.
— Le brûler ?
— Non plus.
— Miracle.
Il lui tendit le carnet.
— Garde-le pour Luc.
— Pourquoi ?
— Pour qu'il sache que la famille existait avant nos erreurs.
Claire prit le livre.
— Et après ?
— Il écrira ce qu'il veut après.
Ce fut peut-être le premier héritage que Gabriel transmit sans y joindre une instruction.
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