LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 12: CLAIRE
Claire refusa de partir.
La veille du vendredi, elle entra dans le bureau de Gabriel, ferma la porte et posa les faux papiers de voyage sur la table.
— Non.
— Ce n’est pas une négociation.
— C’est précisément une négociation. Je suis copropriétaire d’une partie des créances familiales et mère de l’enfant que tu comptes faire traverser une guerre sous un faux nom.
— Luc doit rejoindre maman.
— Luc part. Moi, je reste jusqu’à ce que tu sois sorti de la ville.
Gabriel se leva.
— Pourquoi ?
— Parce que tu comptes monter sur une barge en feu avec un homme qui veut te détruire.
— Crow sera là.
— Crow a presque soixante ans.
— Il prétend cinquante-sept.
— Il ment mieux que toi.
Gabriel passa une main sur son visage.
— Claire, si quelque chose échoue, Luc a besoin de toi.
— Si tout échoue, Luc a besoin que quelqu’un sache ce qui s’est passé.
— Ruth sait.
— Ruth sert Margaret. Crow sert la famille. Toi, tu sers ton plan. Je reste.
Il la regarda.
— Tu me détestes parfois.
— Souvent.
— Et tu restes.
— Ce sont deux choses différentes.
Il baissa les yeux.
Claire s’assit en face de lui.
— Tu sais ce qui m’a le plus mise en colère quand j’ai compris ce que tu faisais avec les deux camps ?
— Que je mentais ?
— Non. Que tu avais décidé seul que nous avions besoin de tes mensonges.
Gabriel ne répondit pas.
— Tu t’es raconté que tu protégeais la famille. Mais tu protégeais aussi le rôle que tu t’étais donné : celui qui voit plus loin, celui qui calcule, celui qui porte le risque à la place des autres.
— Quelqu’un devait le faire.
— Voilà. Cette phrase.
Elle se pencha.
— Personne ne t’a nommé gardien de tout.
Gabriel pensa à son père mourant, aux clés remises à son chevet, aux comptes ouverts sur la table, à Madeleine lui disant : « Tu es l’aîné. »
Peut-être avait-il entendu une mission là où il n’y avait qu’une responsabilité.
— Qu’est-ce que tu proposes ? demanda-t-il.
— Luc part demain avec Ruth. Moi je reste à Brooklyn, pas Manhattan. Si tu sors vivant de La Providence, tu me rejoins. Si tu ne viens pas avant l’aube, je pars avec maman et Luc.
— Et si les Britanniques te trouvent ?
— Ils ne me trouveront pas.
— Tu n’en sais rien.
— Bienvenue dans la vie des autres.
Gabriel éclata de rire malgré lui.
— Tu es insupportable.
— Familial.
Ils modifièrent le plan.
Pour la première fois depuis trois ans, Gabriel laissa quelqu’un d’autre décider d’une partie essentielle de sa sécurité.
Il détesta cela.
Et il sentit, sous la peur, un étrange soulagement.
Le lendemain du départ de Madeleine, Gabriel reçut trois nouvelles qui auraient autrefois déclenché trois plans distincts.
Un assureur refusait de couvrir un sloop Varenne sans prime supplémentaire. Un fournisseur exigeait désormais paiement comptant. Enfin, un employé des douanes demanda à voir les factures françaises des six derniers mois.
Gabriel posa les trois lettres côte à côte.
— Laurent, dit Claire.
— Probablement.
— Ou simplement ta réputation qui s'effondre comme prévu.
Il la regarda.
— C'est agaçant quand un faux problème devient vrai.
— Tu découvres la faillite.
Ils passèrent l'après-midi à décider quels créanciers seraient réellement payés avant la disparition. Gabriel voulait protéger ceux qui pourraient poursuivre Madeleine ou Claire à l'étranger. Claire insista pour régler aussi les salaires et les petites factures des artisans.
— Les grands négociants survivront, dit-elle. Le charpentier qui nous a réparé le quai, peut-être pas.
— Cela réduit ce que nous emportons.
— Oui.
Gabriel calcula. Puis recalcula.
— D'accord.
Claire sourit.
— Tu sais dire ce mot.
— Ne t'y habitue pas.
Le soir, ils payèrent le charpentier, deux tonneliers, le jeune commis licencié, une veuve qui avait confié une petite cargaison de linge à la maison Varenne et trois débardeurs auxquels on devait des heures supplémentaires.
La somme totale représentait presque autant que le prix de leurs faux papiers.
Gabriel éprouva une douleur très précise en voyant sortir les pièces.
— Voilà, dit Claire. Ça, c'est toi.
— Quoi ?
— Le vrai. Celui qui souffre davantage de payer correctement que de risquer une pendaison.
Il rit.
Mais au fond, cette liquidation sélective lui apportait une forme d'ordre. La faillite fictive devenait une déclaration réelle sur ce qu'il choisissait de laisser derrière lui.
Le nom Varenne serait sali.
Il ne voulait pas que ses dernières dettes le soient inutilement aussi.
Le lendemain matin, Gabriel accompagna Luc jusqu'au point de départ convenu avec Ruth.
Le garçon avait un petit sac, un manteau trop grand et l'air d'un enfant qui comprenait qu'on lui cachait encore la moitié de la vérité.
— Tu vas vraiment venir ? demanda-t-il.
— Oui.
— Sous le nom Marot ?
— Probablement.
— Et si tu oublies ?
Gabriel sourit.
— On n'oublie pas son nouveau nom aussi facilement.
— Maman dit que tu oublies les anniversaires.
— Les anniversaires ne sont pas écrits sur des mandats d'arrêt.
Ruth les rejoignit devant une boutique de chandelles.
Luc la connaissait comme « Mrs. Mercer », amie de Claire. Il ne savait pas exactement ce qu'elle faisait.
Avant de partir, il tendit à Gabriel un petit objet : un pion d'échecs en bois, un cavalier noir.
— Pour que tu reviennes.
— Pourquoi celui-là ?
— Parce qu'il bouge bizarrement. Comme toi.
Gabriel resta sans voix assez longtemps pour que Ruth sourie.
Il mit le cavalier dans sa poche.
Ce soir-là, en préparant la fausse liste, il le posa à côté de l'encrier.
Chaque fois qu'il était tenté d'ajouter un détail plus spectaculaire, il regardait le petit cheval.
Revenir.
Le plan n'avait pas pour but de gagner contre Ashcombe ou Laurent. Il n'avait pas pour but de prouver son intelligence. Il devait simplement le ramener vivant vers les siens.
Cette distinction modifia plusieurs décisions. Il réduisit encore la poudre. Il ajouta une seconde corde au canot. Il fit préparer un point de repli supplémentaire à Brooklyn.
La prudence cessait d'être une manière de contrôler le monde.
Elle devenait enfin ce qu'il avait toujours prétendu qu'elle était : une manière de rentrer chez lui.
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