LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 13: LA LISTE QUI N’EXISTAIT PAS
La liste de noms que Gabriel devait prétendument vendre n’existait pas.
Il en fabriqua pourtant une.
Pas avec des innocents. Pas avec de vrais agents. Il utilisa des morts, des hommes déjà partis, des pseudonymes abandonnés et deux noms inventés dont les initiales formaient une phrase destinée à Margaret :
NE CROYEZ PAS LA LISTE.
— Pourquoi prendre ce risque ? demanda Ruth.
— Si les Britanniques récupèrent le document, personne de vivant n’est compromis. Si Margaret le voit, elle sait que je ne livre pas réellement son réseau.
— Et si Laurent le voit ?
— Il croira que je cherche à acheter ma sortie.
— Vous voulez encore que chacun lise une histoire différente dans le même objet.
— Oui.
Ruth parcourut les noms.
— Celui-ci est mort à Trenton.
— Exact.
— Celui-là n’a jamais existé.
— Il avait une excellente réputation.
— Vous plaisantez encore.
— Je suis inquiet.
Elle posa la feuille.
— Margaret m’a demandé de vous dire quelque chose.
— Je redoute toujours cette phrase.
— Elle a compris une partie de votre plan.
Gabriel se figea.
— Laquelle ?
— Que la faillite est volontaire.
— Comment ?
— Vous avez vendu trop intelligemment pour un homme désespéré.
Il ferma les yeux.
— Voilà ce que je gagne à être cohérent.
— Elle ne sait pas pour l’incendie.
— Et elle vous laisse m’aider ?
Ruth hésita.
— Elle dit que si vous disparaissez, cela résout plusieurs problèmes.
Gabriel éclata de rire.
— Enfin un soutien politique.
— Ne soyez pas flatté. Elle dit aussi que si vous réapparaissez sous votre ancien nom, elle vous fera arrêter par les Continentaux elle-même.
— C’est presque tendre.
Ruth se leva.
— Gabriel.
Il leva les yeux. Elle utilisait rarement son prénom.
— Oui ?
— Si vous survivez, ne recommencez pas.
— L’espionnage ?
— À croire que parce que vous comprenez les intérêts des gens, vous les comprenez eux.
Il resta silencieux.
Ruth prit la fausse liste.
— Je la ferai voir à Margaret avant le soir.
— Et après ?
— Après, je vais à Brooklyn.
— Pour surveiller ?
— Pour voir si vous êtes aussi habile que vous le prétendez.
— Je ne prétends jamais.
Elle le regarda longuement.
— C’est peut-être votre mensonge préféré.
Claire et Gabriel passèrent une partie de la nuit à parler de leur père.
Cela ne faisait pas partie du plan.
Peut-être justement pour cette raison, la conversation fut plus utile que beaucoup de réunions préparées.
— Tu te souviens du jour où il a perdu le sloop Elizabeth ? demanda Claire.
— Tempête au large du Delaware.
— Non. Du jour où il a appris la nouvelle.
Gabriel se rappelait surtout les comptes. Son père avait demandé le manifeste, la valeur assurée, les créances à bord.
Claire, elle, se souvenait d'autre chose.
— Il est allé voir la veuve du second avant de parler à l'assureur.
Gabriel fronça les sourcils.
— Je ne savais pas.
— Parce que tu étais au bureau avec lui après. Tu as appris sa manière de réparer la perte financière. Pas ce qu'il avait fait avant.
Gabriel resta silencieux.
— Tu n'as pas hérité tout son cynisme, dit Claire. Tu as surtout hérité de la partie qu'il te montrait quand il travaillait.
— Voilà qui complique encore sa mémoire.
— Les parents sont faits pour ça.
Ils parlèrent de Laurent, des dîners où il faisait rire Madeleine, de la manière dont Étienne devenait silencieux quand son ancien associé était mentionné après 1768.
— Père regrettait ? demanda Gabriel.
— Je crois.
— Il n'a jamais essayé de réparer.
— Non.
— Pourquoi ?
Claire haussa les épaules.
— Peut-être parce qu'il aurait fallu admettre qu'il n'avait pas entièrement raison.
Gabriel regarda sa sœur.
— Tu veux dire quelque chose sur moi.
— Toujours.
Il sourit.
Cette nuit-là, il modifia encore la fausse liste. Il retira le nom d'un homme vivant que Margaret connaissait sous un autre pseudonyme. Même sans adresse ni détail, le risque était inutile.
Autrefois, Gabriel aurait dit que le risque était acceptable.
À présent, il commençait à se méfier de ce mot.
La fausse liste eut un effet plus rapide que prévu.
Un homme que Gabriel ne connaissait pas se présenta au quai en prétendant représenter un acheteur de renseignements. Il donna le nom de « Mr. Kent » et parla trop peu pour être un simple spéculateur.
— Je n'ai rien à vendre, dit Gabriel.
— On m'a dit le contraire.
— On vous a mal informé.
— Cent livres pour un aperçu.
Gabriel comprit que quelqu'un testait la rumeur. Ashcombe ? Laurent ? Margaret elle-même ?
— Deux cents, répondit-il.
L'homme haussa un sourcil.
— Vous venez de dire que vous n'avez rien.
— Et vous venez de me dire combien vous croyez le contraire.
Kent sourit malgré lui.
— Vous êtes fidèle à votre réputation.
— Laquelle ?
— Que vous vendez même le refus de vendre.
Il partit sans conclure.
Gabriel signala l'épisode à Ruth.
— Ce n'est pas quelqu'un de Margaret, dit-elle.
— Vous êtes certaine ?
— Oui.
— Donc Ashcombe ou Laurent.
— Ou un quatrième acteur attiré par la rumeur.
Gabriel ferma les yeux.
— Voilà ce qui arrive quand on met un faux trésor sur le marché.
Ils décidèrent de déplacer les caisses seulement au dernier moment. Crow changea également le cadenas de l'annexe.
Le soir, Gabriel surprit un adolescent tentant de regarder par une fenêtre haute. Le garçon s'enfuit. Impossible de savoir pour qui il travaillait, s'il travaillait pour quelqu'un, ou s'il était simplement curieux.
Cette incertitude rappela à Gabriel une vérité essentielle : un mensonge public cessait d'appartenir à son auteur.
La rumeur de sa trahison vivait désormais seule.
Il ne pouvait plus la contrôler.
Il pouvait seulement s'assurer que, quelle que soit la personne qui la croyait, elle conduise au même endroit vendredi soir.
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