LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 14: VENDREDI
Le vendredi commença par une pluie fine.
Gabriel inspecta La Providence à six heures du matin.
La vieille allège avait un pont bas, une petite cabine arrière et un espace de cargaison assez vaste pour contenir les caisses préparées. Sous une bâche du côté est se trouvait le canot de fuite, attaché par des cordages qui pouvaient être coupés d’un seul geste.
Crow vérifia les mèches.
— La première donne de la fumée, dit-il. La deuxième enflamme l’huile. La troisième atteint la poudre après environ quatre minutes.
— Quatre ?
— Si le vent reste faible.
— Et s’il change ?
— Alors Dieu reprend la direction des opérations.
Gabriel n’aimait pas les partenaires invisibles.
— Réduisez encore la poudre.
Crow leva les yeux.
— Vous voulez être cru mort ou simplement embarrassé ?
— Je veux que Laurent ait une chance de descendre.
— Vous êtes devenu charitable au pire moment.
— Ma mère appelle cela du progrès.
À neuf heures, Luc quitta la ville avec Ruth.
À midi, Claire traversa discrètement vers Brooklyn.
À trois heures, un créancier vint hurler sur le quai et repartit convaincu que Gabriel était au bord de la faillite.
À cinq heures, William Dace fut vu près de Pearl Street. Laurent recevrait bientôt la nouvelle que les caisses étaient prêtes.
À sept heures, deux hommes d’Ashcombe s’installèrent dans une taverne face au quai.
À huit heures, Crow signala une petite embarcation immobile du côté de Brooklyn. Probablement des observateurs de Margaret.
À neuf heures, Gabriel brûla le registre gris.
Il le fit seul.
Page après page, les croix, les cercles et les barres obliques noircirent.
Il relut certains passages avant de les jeter au feu.
Une fausse rumeur ayant protégé une cargaison de café. Un horaire de patrouille vendu à des rebelles. Une dénonciation indirecte qui avait conduit à la saisie du dépôt d’un concurrent. Un avertissement réel transmis à Ashcombe parce qu’un corsaire américain menaçait un navire dans lequel les Varenne avaient des parts.
Trois ans de survie et de vanité.
Il avait longtemps cru que le registre prouvait sa maîtrise.
À présent il lui semblait surtout prouver le nombre de fois où il avait accepté de transformer des inconnus en conséquences.
Lorsque la dernière page brûla, il éprouva une panique brève.
Il venait de détruire son avantage le plus précieux : la mémoire exacte de ce qu’il avait dit à chacun.
Puis il comprit que c’était précisément le but.
À dix heures, Ashcombe arriva en personne.
Pas sur le quai. Dans l’entrepôt.
Gabriel l’attendait.
— Vous ne deviez pas venir, dit-il.
— Vous ne deviez pas trahir la Couronne.
— Nous sommes donc deux hommes déçus.
Ashcombe regarda les caisses.
— Qu’y a-t-il dedans ?
— Des livres.
— Lesquels ?
— Comptables.
— Et la liste ?
Gabriel le regarda.
Le capitaine savait.
— Quelle liste ?
Ashcombe sourit.
— Celle que vous pensez vendre assez cher pour acheter une nouvelle vie.
Gabriel se demanda qui l’avait informé. Dace ? Laurent ? Un agent à lui parmi les contacts de Margaret ?
Peu importait désormais.
Le plan entrait dans la phase où trop d’informations devaient circuler.
— Vous voulez m’arrêter ? demanda Gabriel.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
— Parce que Michel Laurent vient aussi.
Gabriel sentit son cœur accélérer.
Ashcombe poursuivit :
— Je veux voir lequel de vous deux tente de vendre l’autre en premier.
— Vous risquez d’être déçu.
— Je ne crois pas.
Le capitaine repartit sans inspecter les caisses.
À onze heures moins dix, Laurent apparut au bout du quai.
Gabriel regarda la pluie tomber sur l’East River.
Il n’avait plus de registre. Plus de famille à Manhattan. Plus de réputation à sauver.
Il ne lui restait que le mensonge.
Pendant que Gabriel préparait le vendredi, New York continuait comme si sa disparition n'avait aucune importance.
Des soldats marchaient vers les postes du nord. Des chariots de bois entraient par Bowery Lane. Des navires levaient l'ancre. Un prédicateur annonçait sur un coin de rue que la guerre était un châtiment divin. Deux marchands se disputaient à propos du prix du rhum.
Gabriel observa tout cela depuis la porte de l'entrepôt.
Pendant des années, il s'était imaginé central parce que trop de fils passaient par ses mains. Mais la ville n'avait jamais su à quel point il travaillait, et elle se passerait de lui sans ralentir.
Cette idée le vexa d'abord.
Puis le libéra.
Crow vint lui remettre une petite boîte.
À l'intérieur : le vieux sceau commercial de son père, gravé V&F.
— Vous vouliez le brûler, dit Crow.
— Oui.
— J'ai pensé que vous voudriez le faire vous-même.
Gabriel prit le sceau.
Il se souvenait de son père le pressant dans la cire, geste sec, définitif. Enfant, Gabriel croyait que le sceau transformait le papier en vérité.
— Vous l'avez servi combien d'années ? demanda-t-il.
— Dix-huit.
— Et moi ?
— Trop.
Gabriel sourit.
— Est-ce que je lui ressemble ?
Crow réfléchit sérieusement.
— Vous calculez plus vite. Vous pardonnez moins vite. Vous avez plus peur que lui.
— Charmant.
— C'est ce qui vous a gardé en vie.
— Et le défaut ?
— Vous pensez parfois que prévoir le danger vous donne le droit de décider pour tout le monde.
Encore cette accusation.
Claire, Ruth, Madeleine, maintenant Crow.
— Il y a donc une conspiration.
— Oui. Elle s'appelle votre famille.
Gabriel jeta le sceau dans le poêle.
La cire ancienne fondit d'abord. Puis le manche noirci se fendit.
— Voilà, dit Crow. Une chose de moins à sauver.
Gabriel regarda le feu.
— Une chose de moins à utiliser contre moi.
Crow haussa un sourcil.
— Vous voyez ? Toujours deux raisons.
Quelques heures avant le départ, Gabriel reçut une dernière visite inattendue : Abraham Halsey.
Le concurrent entra sans saluer.
— Je veux acheter ce qui reste de vos contrats de quai.
— Vous choisissez un moment élégant.
— Les bons moments coûtent plus cher.
Ils négocièrent pendant quarante minutes.
Halsey proposa trop peu. Gabriel exigea trop. Ils se disputèrent sur des créances que tous deux savaient presque irrécouvrables.
Enfin Halsey dit :
— Vous partez vraiment.
Ce n'était plus une question commerciale.
Gabriel répondit :
— Peut-être.
— Vous avez toujours été un salaud, Varenne.
— Vous aussi.
— Mais vous payiez vos factures.
— Écrivez-le sur ma tombe.
Halsey le regarda.
— Certaines personnes disent que vous avez travaillé pour les rebelles.
— D'autres pour les Britanniques.
— Les deux seraient impressionnants.
— Ou stupides.
Halsey tendit la main.
— Si vous survivez à ce que vous préparez, ne revenez pas me réclamer les contrats au même prix.
Gabriel lui serra la main.
— Voilà enfin une menace que je respecte.
Après son départ, Gabriel réalisa que cet homme, qu'il avait souvent utilisé comme cible commerciale, était peut-être ce qui ressemblait le plus à un ami parmi les marchands du quai.
Ils ne s'étaient jamais confié de secrets. Ils s'étaient seulement trompés, battus sur les prix et respectés assez pour continuer à traiter.
La guerre avait abîmé les mots simples comme « ami » presque autant que « loyauté ».
Gabriel en éprouva un regret inattendu.
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