LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 15: LAURENT À BORD
Michel Laurent monta sur La Providence à onze heures précises.
— Vous aimez la ponctualité, dit Gabriel.
— Les morts aussi. On les enterre à heure fixe.
Crow resta près de la poupe, occupé à un cordage.
Laurent regarda autour de lui.
— Où est l’original ?
Gabriel sortit de son manteau un vieux dossier protégé par une enveloppe huilée.
— Ici.
Laurent tendit la main.
— D’abord, dit Gabriel, vous me donnez toutes les copies de mes rapports.
Laurent rit.
— Vous pensez encore négocier.
— Nous sommes sur mon bateau.
— Avec Ashcombe à cinquante pas et des rebelles de l’autre côté du fleuve.
Gabriel ne manifesta aucune surprise.
— Vous les avez vus.
— Je les ai invités, d’une certaine manière.
Cette phrase changea l’équilibre.
— Comment ? demanda Gabriel.
— J’ai fait parvenir aux Britanniques la preuve que vous transportiez des noms rebelles. Et aux rebelles la preuve que vous transportiez des noms britanniques.
Gabriel resta silencieux.
Laurent sourit.
— Vous voyez ? Nous avons eu la même idée.
Pendant un instant, Gabriel sentit le plan s’effondrer.
Puis il comprit le contraire.
Laurent venait de renforcer exactement le récit nécessaire.
Deux camps pensaient Gabriel en fuite avec des secrets. Laurent pensait contrôler la mise en scène. Chacun voulait regarder.
— Vous avez toujours eu besoin d’être l’auteur, dit Gabriel.
— Et vous, d’être le survivant.
— Peut-être que ce soir nous pouvons être satisfaits tous les deux.
Il ouvrit le dossier.
Les comptes de 1768 montraient clairement une dette envers Laurent, mais aussi la fraude sur la lettre de change.
Laurent lut.
Son visage se ferma.
— Trois cent vingt-six livres.
— Oui.
— Votre père m’en devait plus.
— Peut-être. Voilà ce qu’il a écrit.
— Il a falsifié ses propres comptes.
— C’est possible.
Laurent leva les yeux, surpris.
Gabriel poursuivit :
— Je ne vais pas le défendre. Pas ce soir.
— Vous voulez quoi ? Mon pardon ?
— Non. Je veux comprendre pourquoi vous avez laissé dix ans de votre vie à un homme mort.
Laurent plia lentement la feuille.
— Parce que les morts gagnent si personne ne corrige leur version.
— Alors prenez-la.
Gabriel lui tendit le dossier.
Laurent ne bougea pas.
— Gratuitement ?
— Considérez cela comme un règlement tardif.
— Et les deux mille livres ?
— Vous ne les aurez pas.
Laurent éclata de rire.
— Vous restez un Varenne.
— Pour encore une heure, peut-être.
Crow largua l’amarre.
La Providence s’éloigna lentement du quai.
Sur Manhattan, une lanterne clignota deux fois.
Signal britannique.
Au loin, côté Brooklyn, une autre lumière répondit.
Laurent la vit.
Son sourire disparut.
— Qu’avez-vous fait ?
Gabriel regarda la ville s’éloigner.
— J’ai enfin vendu le même mensonge à tout le monde.
Quand Laurent monta à bord, Gabriel remarqua qu'il portait un manteau trop lourd pour la saison.
— Armé ? demanda-t-il.
— Évidemment.
— Combien ?
— Assez.
Gabriel eut presque envie de rire. Dans une autre vie, ils auraient pu être associés : deux hommes incapables de laisser une incertitude sans réponse.
Avant de larguer l'amarre, Laurent demanda :
— Votre sœur est partie ?
— Oui.
— Votre mère ?
— Oui.
— Alors vous avez réellement abandonné la maison.
— Je croyais que c'était votre objectif.
Laurent regarda les entrepôts sombres.
— Mon objectif était que vous perdiez ce que votre père avait gagné avec moi.
— Je le perds.
— Trop volontairement.
— Vous auriez préféré me voir supplier ?
Laurent ne répondit pas.
Gabriel comprit soudain que sa fuite privait son adversaire d'une partie de la vengeance attendue. Laurent voulait une défaite, pas une transformation.
— Vous n'êtes pas satisfait, dit Gabriel.
— Vous avez toujours cette manie d'analyser les gens pendant qu'ils essaient de vous détruire.
— Cela m'occupe.
Laurent s'approcha du bord.
— J'ai passé dix ans à imaginer votre père apprenant que j'avais réussi sans lui.
— Il est mort avant.
— Oui.
— Donc vous m'avez choisi comme public de remplacement.
Le coup atteignit sa cible.
Laurent se retourna.
— Faites attention.
— À quoi ? Vous allez détruire mon nom ? Je le fais moi-même.
Pour la première fois, Laurent sembla vieux.
Pas vaincu. Simplement fatigué.
Gabriel regretta presque d'avoir trouvé la phrase juste.
Puis la lanterne britannique clignota, et le temps des phrases prit fin.
Au moment où La Providence quitta le quai, Gabriel vit Ashcombe debout dans la chaloupe britannique, pas simplement ses hommes.
Ce détail le dérangea.
Le capitaine n'aurait pas pris le risque de venir en personne s'il croyait seulement à une fuite commerciale. Il voulait Laurent. Ou il voulait Gabriel. Peut-être les deux.
— Il est là, dit Gabriel.
Laurent suivit son regard.
— Évidemment.
— Vous saviez ?
— Je savais qu'il ne me faisait plus confiance.
— Depuis quand travaillez-vous avec lui ?
Laurent sourit.
— Voilà une question mal posée. J'ai vendu des choses à ses hommes. J'en ai acheté d'autres. Il n'y a jamais eu de serment.
— Donc vous n'étiez pas son agent.
— Vous étiez le sien ?
Gabriel eut un rire bref.
— Point accordé.
Cette symétrie presque parfaite les rendait ennemis et semblables. Deux marchands qui avaient cru pouvoir fréquenter les services de renseignement sans jamais appartenir à personne.
La différence était le moment où chacun avait découvert le prix.
— Si nous descendons tous les deux, dit Gabriel, Ashcombe vous poursuivra.
— Et Margaret vous poursuivra.
— Peut-être.
— Vous avez confiance dans votre mort.
— J'ai confiance dans leur paresse future.
Laurent éclata de rire.
— Enfin, une théorie convaincante.
Puis la fumée commença.
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