LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 16: LE FEU
La première fumée apparut cinq minutes après le départ.
Laurent la sentit avant de la voir.
— Quelque chose brûle.
Gabriel ne répondit pas.
Le Français regarda Crow, puis les caisses, puis le flanc est de l’allège.
Il comprit vite.
— Vous incendiez le bateau.
— Oui.
— Avec nous dessus.
— Temporairement.
Laurent sortit un pistolet.
Crow leva les mains.
Gabriel resta immobile.
— Il y a un canot, dit-il.
— Où ?
— Côté est.
— Et vous pensez que je vais descendre avec vous pendant que deux services de renseignement nous regardent ?
— Ils doivent croire que nous mourons.
Laurent rit d’un rire bref, presque admiratif.
— Vous ne protégez plus votre nom. Vous l’assassinez.
— Vous m’avez donné l’idée.
— J’aurais dû demander plus cher.
La fumée s’épaissit.
Une chaloupe britannique se détacha du quai.
Ashcombe était à bord.
Du côté de Brooklyn, une petite embarcation avançait à distance, puis s’arrêta.
— Margaret, dit Laurent.
— Probablement.
— Vous avez vraiment réuni tout le monde.
— Vous aussi.
Laurent baissa légèrement le pistolet.
— Et après ?
— Après, Gabriel Varenne est mort. Les Britanniques ferment son dossier. Les Continentaux abandonnent ses codes. Mes créanciers saisissent ce qui reste. Ma famille vit sous un autre nom.
— Et moi ?
— Vous partez où vous voulez.
— Sous quel nom ?
— Le vôtre. Vous y tenez davantage que moi maintenant.
Laurent regarda le dossier de 1768 dans sa main.
Les flammes apparurent près d’une caisse enduite d’huile.
La chaloupe britannique cria l’ordre de s’arrêter.
— Varenne ! hurla Ashcombe. Restez sur le pont !
Laurent se mit à rire.
— Il veut vous sauver pour vous pendre.
— C’est une forme d’attention.
Une détonation sèche retentit. Petite charge. Le pont trembla.
La fumée couvrit la moitié de l’allège.
Crow coupa les cordages du canot.
— Maintenant ! cria-t-il.
Gabriel fit signe à Laurent.
— Venez.
Laurent regarda le canot.
Puis Ashcombe.
Puis Gabriel.
— Il n’y a de place que pour trois.
Gabriel se figea.
Le canot pouvait porter quatre hommes, mais difficilement dans le courant et avec Crow blessé à la jambe depuis des années.
— On se serrera.
Laurent secoua la tête.
— Vous mentez mal quand il s’agit de sauver quelqu’un.
Il recula vers la poupe.
— Michel.
— Ne m’appelez pas comme un ami.
— Vous n’avez pas besoin de mourir pour votre nom.
Laurent leva le dossier.
— Non. Mais peut-être ai-je besoin d’arrêter de vivre contre celui de votre père.
La phrase surprit Gabriel.
Une balle britannique frappa le bastingage.
Ashcombe cria encore.
Laurent se tourna vers la chaloupe et tira en l’air.
Une provocation volontaire.
— Qu’est-ce que vous faites ? cria Gabriel.
— Je vous offre une meilleure mort.
Les Britanniques ripostèrent.
Laurent fut touché à l’épaule et tomba.
Gabriel courut vers lui.
— Laissez-moi !
— Je peux vous descendre.
— Et ruiner votre histoire ?
Le feu gagnait les caisses.
Laurent attrapa le revers de son manteau.
— Votre père avait tort sur moi.
— Oui.
— Et moi sur vous.
— Probablement.
— Mauvais compte.
Puis il repoussa Gabriel de toutes ses forces.
Crow le saisit.
Ils descendirent dans le canot sous le rideau de fumée.
Gabriel retira sa bague familiale, la seule portant encore le V gravé de son grand-père, et la lança sur le pont.
Il abandonna aussi son manteau.
Le canot glissa dans l’ombre côté Brooklyn.
Trente secondes plus tard, la charge principale explosa.
La Providence se fendit dans une lumière orange.
La chaloupe britannique recula.
Des débris tombèrent dans l’eau noire.
Gabriel regarda le feu dévorer la silhouette de l’allège.
Quelque part dans les flammes, Michel Laurent mourait sous son propre nom.
Et Gabriel Varenne sous celui de tous les autres.
Dans le canot, après l'explosion, Gabriel ne regarda pas immédiatement derrière lui.
Il compta les coups de rame.
Un, deux, trois.
Crow soufflait fort. Le courant les poussait vers le sud. La fumée masquait encore leur silhouette.
Quatre, cinq, six.
Puis il se retourna.
La Providence brûlait au milieu de l'eau comme une maison sans murs. Des soldats criaient. Une chaloupe cherchait des survivants.
Pendant une seconde, Gabriel voulut faire demi-tour.
— Non, dit Crow.
— Je n'ai rien dit.
— Vous avez tourné les épaules.
— Laurent peut être vivant.
— Et si nous revenons, vous mourrez pour de bon ou vous serez arrêté. Peut-être les deux.
Gabriel serra les dents.
La logique était parfaite.
Il la détesta.
— J'aurais dû l'obliger à descendre.
— Avec quoi ? Un ordre ? Il vous aurait tiré dessus.
— J'aurais dû prévoir.
Crow arrêta un instant de ramer.
— Voilà votre maladie. Vous pensez que ce que vous n'avez pas prévu devient votre faute entière.
— Et ce que j'ai prévu ?
— Ça, vous essayez parfois de le rendre à tout le monde.
Gabriel fixa le feu.
Crow reprit :
— Laurent a choisi. Vous avez choisi. Ashcombe a choisi de tirer. Cette guerre est pleine de choix qui se rencontrent mal. Prenez votre part. Pas toutes.
Gabriel ne répondit pas.
C'était peut-être la définition de responsabilité qu'il avait cherchée : ni l'innocence qu'il s'accordait autrefois, ni la culpabilité totale qu'il était tenté de prendre maintenant.
Sa part.
Le canot entra enfin dans les roseaux.
La mort de Laurent ne fut jamais certaine pour Gabriel avant la lettre de Ruth, des mois plus tard.
Pendant la fuite, il imagina plusieurs versions. Laurent avait peut-être sauté à l'eau avant la seconde explosion. Peut-être Ashcombe l'avait-il récupéré vivant. Peut-être le corps trouvé appartenait à un autre homme.
Cette incertitude le suivit jusqu'à Long Island.
— Tu espères qu'il vive ? demanda Claire.
— Je ne sais pas.
— Tu espères qu'il ne puisse plus nous atteindre.
— Oui.
— Ce n'est pas la même chose.
Gabriel hocha la tête.
Claire ajouta :
— Tu peux souhaiter qu'un homme cesse de te nuire sans souhaiter sa mort.
— Voilà une distinction que la guerre trouve peu pratique.
— La guerre n'est pas obligée de devenir ton vocabulaire.
Il pensa au cavalier de bois de Luc, toujours dans sa poche. La fumée l'avait noirci davantage.
Il le nettoya avec un morceau de tissu.
Ce geste minuscule lui donna plus de calme qu'il ne l'aurait cru.
Il avait passé des années à protéger des choses grandes : bâtiments, crédits, réputation.
À présent, tout ce qu'il possédait réellement tenait dans une poche.
Et c'était peut-être assez pour une nuit.
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