LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 17: L’AUTRE RIVE
Le canot toucha la rive de Brooklyn dans des roseaux noirs de pluie.
Crow descendit le premier. Gabriel sauta derrière lui et s’enfonça jusqu’aux genoux dans l’eau glacée.
Derrière eux, La Providence brûlait encore.
La lumière des flammes dessinait des silhouettes sur la surface de l’East River. La chaloupe britannique tournait autour de l’épave. Plus loin, l’embarcation liée au réseau continental restait à distance.
— Ils ont vu ? demanda Gabriel.
— Ils ont vu ce qu’il fallait, répondit Crow.
— Et Laurent ?
Crow ne dit rien.
Gabriel regarda le feu.
Il avait laissé à Laurent une sortie.
Il se répétait cela.
Une sortie imparfaite, tardive, dangereuse. Mais une sortie.
L’homme avait choisi de rester.
Cette phrase ressemblait pourtant trop aux excuses dont Gabriel s’était nourri depuis trois ans : j’ai seulement donné l’information ; d’autres ont choisi l’embuscade. J’ai seulement vendu la farine ; d’autres ont fixé la réquisition. J’ai seulement déplacé le risque.
— Il faut partir, dit Crow.
Ils marchèrent à travers les champs jusqu’à une ferme isolée où Claire les attendait.
Quand Gabriel entra, mouillé, noirci de fumée, elle le gifla.
Puis elle le serra contre elle.
— Tu avais dit avant l’aube.
— Il n’est pas encore minuit et demi.
— Ne discute pas.
Ruth se trouvait dans la pièce voisine. Elle avait observé l’incendie depuis une hauteur.
— Margaret a vu l’explosion, dit-elle.
— Elle me croit mort ?
— Elle croit que Gabriel Varenne est probablement mort.
— « Probablement » est un mot désagréable.
— C’est le mot préféré des gens qui vivent de preuves incomplètes.
Crow retira ses bottes.
— Et Ashcombe ?
Ruth répondit :
— Ses hommes ont récupéré un corps.
Gabriel baissa les yeux.
— Laurent.
— Très probablement.
— Encore ce mot.
— Ils ont aussi retrouvé votre bague dans les débris.
Gabriel sentit une étrange douleur.
Cette bague avait appartenu à son grand-père. Le premier Varenne de New York l’avait portée en signant des contrats avec des hommes qui prononçaient mal son nom.
Claire le regarda.
— Tu regrettes ?
— La bague.
— Bien.
— Bien ?
— Si tu ne regrettais rien, je m’inquiéterais davantage.
Ruth sortit un papier.
— Margaret a préparé un message pour le réseau : « Canal Varenne détruit. Source présumée morte avec Michel Laurent. Tous codes antérieurs abandonnés. »
Gabriel lut.
Aucun éloge. Aucune accusation. Aucune explication.
— Élégant, dit-il.
— Elle vous rend ce service parce que votre mort lui permet de fermer un problème sans reconnaître qu’elle a utilisé un homme dont elle connaissait la double activité.
Gabriel sourit.
— Finalement, nous parlons tous commerce.
— Non, dit Ruth. Vous appelez commerce tout ce qui vous permet de ne pas appeler les choses par leur nom.
Elle se leva.
— Vous êtes libre de notre réseau à partir de maintenant.
— Libre ?
— Inutile. C’est proche.
Elle lui tendit une petite bourse.
— Qu’est-ce que c’est ?
— De l’argent pour le voyage.
— Je n’en ai pas besoin.
— Alors donnez-le à quelqu’un qui en a besoin. Cela vous fera un exercice.
Ruth partit.
Gabriel resta silencieux.
Claire demanda :
— Ça fait quoi d’être mort ?
Il réfléchit.
— J’ai froid.
— Très métaphysique.
Crow lui jeta une couverture.
— Dormez, monsieur Marot.
Gabriel sursauta presque à ce nouveau nom.
Étienne Marot.
Un homme né sur le papier trois semaines plus tôt.
Il s’allongea près du feu.
Pour la première fois de sa vie adulte, aucun créancier, soldat, client ou espion ne savait où trouver Gabriel Varenne.
La liberté avait la forme d’une pièce étrangère et d’un nom qui ne lui appartenait pas encore.
À la ferme de Brooklyn, Gabriel dormit moins d'une heure.
À son réveil, il demanda du papier.
Claire le regarda avec méfiance.
— Pour quoi faire ?
— Écrire ce qui s'est passé.
— Mauvaise idée.
— Pour moi.
— Encore pire. Tu vas transformer ça en rapport.
Il protesta, puis s'arrêta.
Elle avait raison.
Son premier réflexe après la catastrophe était de produire une version ordonnée : heure du départ, positions des observateurs, réactions de Laurent, séquence des charges. Une manière de reprendre le contrôle par le récit.
— Alors quoi ? demanda-t-il.
— Tu dors.
— Je n'y arrive pas.
— Tu manges.
— Je n'ai pas faim.
— Gabriel.
Il obéit.
Le repas était simple : pain, œufs, un peu de lait. Il le mangea en silence tandis que Claire réparait une déchirure de sa chemise.
— Tu vas continuer à m'appeler Gabriel ? demanda-t-il.
— Évidemment.
— C'est dangereux.
— Pas ici.
— Les habitudes voyagent.
Claire leva les yeux.
— Je refuse que ton faux nom entre dans la famille plus vite que toi.
Cette phrase le toucha davantage qu'il ne l'aurait admis.
Dans la journée, Ruth apporta la nouvelle de la bague retrouvée et du corps. Gabriel demanda où Laurent serait enterré si les Britanniques l'identifiaient.
— Je ne sais pas.
— Trouvez-le.
— Pourquoi ?
— Parce que sa famille, s'il en reste une, doit savoir.
Ruth le regarda longtemps.
— Vous changez de métier ?
— Non.
— Tant mieux. Vous seriez un mauvais prêtre.
Elle promit de chercher.
Gabriel comprit qu'il avait encore une dette envers un mort, mais cette fois aucune somme ne pouvait la fermer.
Ruth revint une seconde fois avant leur départ de Brooklyn.
Elle apportait non pas des ordres, mais des nouvelles personnelles.
— Abel Trow est arrivé au Connecticut.
Gabriel expira.
— Bien.
— Les familles de Greeley et Pike ont reçu l'argent.
Il la regarda.
— Elles savent ?
— Non.
— Merci.
— Ne me remerciez pas trop vite. Margaret veut savoir si vous avez gardé une copie du code.
— Non.
— Du registre ?
— Brûlé.
— Des noms ?
— Non.
Ruth sembla soulagée.
— Alors elle n'a plus de raison de vous chercher.
— Et vous ?
— Moi, j'avais une autre raison de venir.
Elle sortit un petit paquet. À l'intérieur se trouvait une pièce de métal noircie : le fermoir du vieux manteau de Gabriel, récupéré près de l'épave.
— Pourquoi me donner ça ?
— Je ne sais pas. Peut-être parce que vous avez brûlé tout le reste trop facilement.
Gabriel prit le fermoir.
— Je ne veux pas de relique.
— Alors jetez-la.
Il ne la jeta pas.
Ruth sourit.
— Vous voyez ? Vous êtes encore humain. C'est gênant, mais récupérable.
Avant de partir, elle lui tendit la main.
Ils ne l'avaient jamais fait.
— Bonne mort, monsieur Varenne.
— Bonne guerre, Mrs. Mercer.
— J'espère qu'elle sera courte.
— Je n'essaierai pas de prévoir.
— Voilà qui me fait réellement peur.
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