LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 18: LE DOSSIER D’ASHCOMBE
Jonathan Ashcombe ne crut pas immédiatement à la mort de Gabriel Varenne.
Il passa deux jours à la contester.
Les soldats avaient vu Varenne monter sur La Providence. Laurent également. La barge avait quitté le quai sous surveillance. Aucun témoin fiable n’avait vu les hommes descendre.
Un corps partiellement brûlé avait été récupéré près de l’épave. Il correspondait à Laurent.
Aucun second corps.
Mais le courant pouvait l’avoir emporté.
La bague Varenne avait été trouvée prise dans une planche carbonisée.
Mais une bague se retire.
Le manteau de Gabriel flottait près du quai.
Mais un manteau se retire aussi.
Les caisses récupérées contenaient de vieux livres de comptes, de fausses listes et assez d’argent pour rendre crédible une fuite précipitée.
Trop crédible.
Ashcombe fit arrêter William Dace.
L’informateur raconta tout ce qu’il savait et inventa le reste. Il confirma que Madeleine Varenne avait quitté la ville. Que Claire et l’enfant aussi. Que Laurent croyait Gabriel sur le point de fuir.
— Destination ? demanda Ashcombe.
— Halifax, dit Dace.
Le capitaine sourit.
Gabriel lui avait dit Halifax.
Donc probablement pas Halifax.
Il fit fouiller l’Entrepôt du Levant.
Aucun registre secret. Aucun code. Aucune correspondance compromettante.
Seulement des dettes, des contrats et les restes ordinaires d’une maison en faillite.
Ashcombe interrogea Crow.
Le contremaître était revenu seul à Manhattan deux jours après l’incendie, prétendant avoir été chez une sœur dans le New Jersey.
— Votre employeur est mort, dit Ashcombe.
Crow baissa les yeux.
— C’est ce qu’on dit.
— Vous ne semblez pas convaincu.
— J’ai travaillé pour les Varenne assez longtemps pour savoir qu’ils reviennent toujours chercher un compte oublié.
Ashcombe observa l’homme.
— Où est Claire Varenne ?
— Partie.
— Où ?
— Si je le savais, je serais avec elle.
— Pourquoi êtes-vous revenu ?
Crow désigna les étagères.
— Quelqu’un doit vendre ce que les créanciers n’ont pas encore volé.
Ashcombe le renvoya.
Le troisième jour, le capitaine reçut un rapport de son supérieur. On lui demandait de conclure rapidement. Laurent était mort. Varenne probablement aussi. Les activités commerciales concernées étaient déjà en liquidation. Aucun intérêt militaire majeur ne justifiait davantage d’hommes.
Ashcombe relut la phrase.
Aucun intérêt militaire majeur.
Il comprit que Gabriel avait gagné non pas en rendant sa mort certaine, mais en rendant sa survie trop coûteuse à vérifier.
C’était une forme de victoire que seuls les comptables et les espions pouvaient apprécier.
Il écrivit :
GABRIEL VARENNE — MARCHAND, INFORMATEUR NON FIABLE, IMPLIQUÉ DANS DES CONTACTS AVEC L’ENNEMI. PRÉSUMÉ MORT LORS DE L’INCENDIE DE LA PROVIDENCE. AUCUNE ACTION SUPPLÉMENTAIRE RECOMMANDÉE SAUF PREUVE NOUVELLE.
Il posa la plume.
Puis ajouta dans la marge :
S’IL VIT, IL NE REVIENDRA PAS COMME VARENNE.
Il referma le dossier.
Ashcombe n’était pas certain d’avoir été trompé.
Il était certain de ne plus vouloir payer le prix de la certitude.
Ashcombe continua pourtant à chercher pendant quelques jours, et cette recherche produisit des vagues jusque dans les affaires de la famille.
Les autorités interrogèrent Burke, Halsey et deux anciens employés de Varenne & Fils. Les créanciers présentèrent leurs réclamations avec une rapidité qui frôlait le patriotisme. On dressa l'inventaire de l'Entrepôt du Levant, puis on découvrit qu'une partie du stock appartenait à des consignateurs extérieurs qui menacèrent l'administration de procès.
La mort supposée de Gabriel transforma en quelques heures sa vie en litige.
Ashcombe lut les dépositions.
Burke déclara que Varenne était « intelligent mais profondément opportuniste ». Halsey le qualifia de « loyal à son intérêt, ce qui est parfois la forme la plus stable de loyauté ». Un commis jura que Gabriel avait toujours payé les salaires à temps. Un autre affirma qu'il ne faisait confiance à personne, « sauf peut-être à sa mère et à M. Crow, et encore seulement les jours de beau temps ».
Ces témoignages l'agaçaient parce qu'ils dessinaient un homme assez cohérent pour avoir pu organiser sa propre disparition.
Le capitaine demanda qu'on vérifie les registres de départ vers Halifax, Québec, les Bermudes et les Antilles.
Rien.
Il savait que cela ne signifiait rien.
Un bon marchand pouvait voyager dans des papiers appartenant à un mort, un cousin, une société, un capitaine complaisant.
Mais chaque extension de l'enquête exigeait du temps, des hommes, des lettres, parfois des pots-de-vin. La guerre continuait. D'autres espions existaient. D'autres menaces étaient plus immédiates.
Un soir, Ashcombe resta seul devant le dossier Varenne et se demanda ce qu'il ferait s'il retrouvait Gabriel vivant.
L'arrêter ? Pour quels chefs précis ?
Espionnage pour l'ennemi ? Il faudrait alors expliquer pourquoi les Britanniques l'avaient utilisé si longtemps. Fraude ? Cela relevait des tribunaux et des créanciers. Meurtre de Laurent ? Les soldats britanniques avaient probablement tiré le coup fatal.
La capture produirait plus de questions que la disparition.
Il comprit alors le véritable génie du plan : Gabriel ne s'était pas rendu impossible à retrouver. Il s'était rendu administrativement indésirable.
Ashcombe ferma le dossier avec presque du respect.
— Marchand jusqu'au bout, murmura-t-il.
Puis il passa au nom suivant.
La dernière décision d'Ashcombe concernant le dossier Varenne ne fut pas purement professionnelle.
Il conserva la bague récupérée de l'épave pendant une semaine avant de la verser officiellement aux biens saisis.
Le V gravé était usé sur un côté. Un objet transmis sur plusieurs générations, pensa-t-il.
Il se demanda quel homme abandonnerait volontairement une telle pièce.
Un homme qui voulait être cru mort, évidemment.
Mais aussi peut-être un homme qui avait enfin compris que l'objet pouvait devenir plus dangereux que précieux.
Ashcombe avait vu des loyalistes perdre des maisons pour rester fidèles au roi. Des patriotes perdre des familles pour rester fidèles à l'indépendance. Varenne, lui, avait perdu son nom pour rester fidèle à une poignée de personnes.
Le capitaine n'admirait pas cette loyauté.
Il la comprenait.
Il avait lui-même une femme et une fille à Bath, en Angleterre, qu'il n'avait pas vues depuis trois ans.
Cette pensée rendit la poursuite vers les Antilles soudain moins urgente.
Il signa le classement du dossier.
Parfois, la compassion et l'économie administrative avaient exactement la même écriture.
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