LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 19: LA ROUTE DE L’EST
Gabriel, Claire et Crow quittèrent Brooklyn sous des noms différents.
Gabriel devint Étienne Marot, négociant né à La Nouvelle-Rochelle d’une famille française. Claire devint Catherine Marot, sa sœur veuve. Crow conserva son nom parce qu’il déclarait qu’à son âge un nouveau patronyme le ferait mourir plus vite que les Britanniques.
Ils voyagèrent lentement vers l’est de Long Island.
Charrette de ferme. Nuit dans une grange. Traversée d’une crique. Journée entière cachés dans le grenier d’un moulin pendant qu’une patrouille loyaliste contrôlait la route.
Gabriel découvrit la faiblesse de ne rien posséder.
Pas de quai où ordonner. Pas de clerk à envoyer. Pas de caisse à ouvrir pour résoudre un problème.
À la ferme d’un homme libre nommé Josiah Freeman, il voulut payer l’hébergement.
Freeman refusa.
— Ruth a aidé ma famille. Je rends ce qu’on m’a donné.
— Je préfère payer mes dettes.
— C’est justement pour ça que je refuse.
Gabriel fronça les sourcils.
Freeman, un homme noir d’une quarantaine d’années, le regarda calmement.
— Vous pensez qu’une dette réglée ferme une relation. Parfois on ne veut pas fermer.
Gabriel ne trouva rien à répondre.
Plus tard, ils mangèrent autour d’une table étroite. Freeman raconta avoir acheté sa liberté avant la guerre. Son épouse était née libre. Un frère, encore asservi dans le New Jersey, n’avait pas pu les rejoindre.
Gabriel demanda :
— Vous aidez les insurgés ?
— J’aide certaines personnes.
— Ce n’est pas pareil.
— Exactement.
— Pourtant ils parlent de liberté.
Freeman eut un sourire sans joie.
— Les Britanniques aussi, quand cela leur est utile. Les mots voyagent plus librement que les gens.
Gabriel regarda sa soupe.
Il avait passé des années à mépriser les slogans parce qu’ils simplifiaient le monde. Mais son propre cynisme simplifiait aussi. Il transformait toutes les convictions en intérêts cachés, ce qui lui permettait de ne jamais être surpris par la noblesse ou la cruauté.
— Pourquoi nous aider ? demanda-t-il.
— Parce que Claire a soigné la fille de Ruth pendant une fièvre il y a deux ans.
Gabriel se tourna vers sa sœur.
— Tu ne me l’as jamais dit.
— Tu n’as jamais demandé.
Freeman ajouta :
— Voilà votre problème, monsieur Marot. Vous cherchez toujours qui possède l’information. Pas qui connaît la personne.
Le lendemain, avant leur départ, Gabriel posa discrètement de l’argent sous une assiette.
Freeman le rattrapa dehors et lui remit les pièces dans la main.
— Si vous tenez à payer, faites quelque chose d’utile plus tard quand personne ne saura que c’est pour moi.
Gabriel referma les doigts sur l’argent.
Il pensa au registre gris disparu dans le feu.
Une dette qu’on ne pouvait pas inscrire l’inquiétait.
Peut-être était-ce précisément pour cette raison qu’il devait la garder.
La route vers l'est obligea Gabriel à vivre plusieurs jours selon l'horaire des autres.
Un fermier décidait quand la charrette partirait. Une passeuse choisissait l'heure de traversée. Ruth envoyait un message ou n'en envoyait pas. La météo arrêtait tout sans accepter de négociation.
Gabriel devint irritable.
Claire le supporta deux jours avant d'exploser.
— Tu n'es pas malheureux parce que nous sommes en danger. Tu es malheureux parce que personne ne te demande ton avis.
— Ce n'est pas vrai.
— Le moulin est parti une heure plus tard et tu as regardé l'horloge comme si le meunier avait insulté nos ancêtres.
— Une heure peut faire la différence à un contrôle.
— Oui. Mais tu ne contrôles pas l'heure.
Gabriel se tut.
À la halte suivante, il essaya consciemment de ne rien organiser. Il dura environ vingt minutes avant de replacer des sacs de grain pour qu'ils soient mieux équilibrés dans la charrette.
Crow le surprit.
— Vous trichez.
— J'empêche une roue de casser.
— Bien sûr.
Malgré la plaisanterie, ce voyage lui apprit quelque chose que les années de commerce avaient masqué : dépendre des autres n'était pas toujours une faiblesse. C'était parfois la forme normale d'une vie en société.
Au moulin, une vieille femme loyaliste les hébergea sans connaître leur véritable identité parce qu'un cousin de Crow lui avait rendu service dix ans plus tôt. À la crique, un pêcheur accepta de les transporter parce que Claire avait des médicaments pour sa fille. Aucune de ces relations n'avait été conçue par Gabriel.
Elles existaient avant lui.
Il avait longtemps imaginé la famille comme un navire dont il tenait la barre. En réalité, ils voyageaient sur une mer faite de centaines d'autres personnes, souvenirs, faveurs, sympathies et hasards.
Cette pensée rendait son ancienne prétention presque comique.
Quand ils arrivèrent enfin près de Shelter Island, il dit à Claire :
— Tu avais raison.
Elle s'arrêta net.
— Répète.
— Non.
— Je veux un témoin.
— Profite de l'instant, il ne reviendra pas.
Ils rirent assez fort pour que Crow leur ordonne de se taire.
Au dernier soir sur Long Island, Gabriel monta seul sur une petite colline d'où l'on voyait une bande sombre d'eau et, très loin, la direction de Manhattan.
Il ne voyait pas la ville.
Il savait pourtant où elle était.
Claire le rejoignit.
— Tu lui dis au revoir ?
— À quoi ?
— Ne fais pas semblant de ne pas comprendre.
Gabriel soupira.
— Je ne sais pas si je lui dis au revoir ou si je vérifie simplement la route.
— Les deux peuvent être vrais.
Ils restèrent côte à côte.
— Je détestais parfois New York, dit Claire. Mais je savais comment y être moi-même.
— Tu seras toi-même ailleurs.
— Tu en es certain ?
Gabriel allait répondre oui par réflexe. Il s'arrêta.
— Non.
Claire sourit.
— Voilà du progrès.
Il pensa aux quais, aux odeurs, au bruit des chariots, à la maison de Queen Street, à son père, au registre gris.
Il ne regrettait pas le danger.
Il regrettait la familiarité.
Ce fut la première fois qu'il distingua clairement les deux.
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