LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 20: LE NAVIRE NEUTRE
Ils retrouvèrent Madeleine et Luc près de Shelter Island.
Luc courut vers Gabriel.
— Tu es mort ?
— Oui.
— Ça n’a pas l’air très différent.
— J’espérais une amélioration.
Madeleine serra son fils sans un mot.
Puis elle recula et examina son visage.
— Tu as maigri.
— J’ai explosé.
— Ce n’est pas une excuse pour mal manger.
Claire éclata de rire.
Le navire qui devait les emmener au sud était une goélette danoise, la Frederikke, commandée par un capitaine qui transportait du bois, du poisson salé, des outils et des passagers dont les histoires variaient selon le port.
Gabriel lui remit des lettres de crédit sous le nom Marot.
Le capitaine les examina.
— Français ? demanda-t-il.
— Famille française. Né ici.
— Loyaliste ?
— Marchand.
Le Danois sourit.
— Bonne réponse.
Ils embarquèrent de nuit.
Quand Long Island disparut derrière eux, Gabriel resta à la poupe.
Madeleine vint le rejoindre.
— Tu peux encore changer d’avis, dit-elle.
— Et retourner à New York ?
— Non. Changer d’avis sur ce que tu crois avoir perdu.
Il la regarda.
— J’ai perdu l’entreprise.
— Oui.
— Le nom.
— Peut-être.
— La ville.
— Oui.
— Qu’est-ce qui reste à interpréter ?
Madeleine posa les mains sur la rambarde.
— Tu parles de tout cela comme si c’était un inventaire après incendie. Or certaines pertes sont des passages.
— Voilà une phrase de prêtre.
— Ton grand-père disait presque la même chose en parlant de La Rochelle.
Gabriel resta silencieux.
— Il regrettait la France ?
— Toute sa vie.
— Pourtant il n’est jamais revenu.
— On peut regretter un lieu sans lui appartenir encore.
Le vent gonfla la voile.
— Tu regrettes New York ? demanda Madeleine.
Gabriel regarda le nord, où il n’y avait déjà plus que nuit.
— Je regrette de savoir qui j’étais en me levant le matin.
Sa mère hocha la tête.
— Voilà enfin une perte honnête.
À bord, Gabriel eut du mal à ne pas travailler.
Le deuxième jour, il corrigea mentalement la manière dont le second officier répartissait les barils. Le troisième, il expliqua au capitaine qu’une facture d’assurance était mal calculée. Le quatrième, Madeleine lui interdit l’accès au livre de comptes pendant vingt-quatre heures.
— Tu me punis ?
— Je te désintoxique.
Il passa la journée à apprendre à Luc les nœuds avec Crow.
Le garçon demanda :
— Quand je serai grand, je pourrai être marchand ?
Gabriel hésita.
— Oui.
— Espion aussi ?
Madeleine, depuis son siège, lança :
— Non.
Gabriel sourit.
— Ta grand-mère dirige déjà la nouvelle entreprise.
À bord de la Frederikke, Gabriel rencontra un jeune marin français nommé Mathieu Bresson, originaire de Nantes.
Bresson avait entendu son accent et lui parla immédiatement en français.
— Vous êtes de La Rochelle ? demanda-t-il.
Gabriel répondit avec prudence.
— Ma famille, autrefois.
— On l'entend.
— Vraiment ?
Bresson sourit.
— Non. On entend surtout New York.
Claire, qui écoutait, éclata de rire.
Le marin raconta les ports français, les nouvelles de l'alliance, les rumeurs sur les flottes. Gabriel se surprit à poser des questions non pour calculer un avantage, mais parce qu'il voulait imaginer le pays que son grand-père avait quitté.
— Vous avez encore de la famille là-bas ? demanda Bresson.
— Peut-être. Des cousins que personne n'a vus depuis cinquante ans.
— Vous pourriez revenir.
Le mot le troubla.
Revenir où ?
New York était son lieu de naissance. La Rochelle, celui d'un exil hérité. La Martinique, seulement une destination pratique.
Madeleine, plus tard, répondit :
— Les familles de réfugiés ont souvent plusieurs patries et aucune maison simple.
— Grand-père se sentait français ?
— Quand il parlait de nourriture, oui. Anglais quand il parlait de droits. New-yorkais quand quelqu'un critiquait la ville.
— Très cohérent.
— Les identités ne sont pas des registres, Gabriel.
Encore les registres.
Pendant la traversée, il échangea avec Bresson quelques mots de français chaque jour. Il réapprit des expressions de son enfance, des jurons que Madeleine lui interdisait autrefois, des termes maritimes que les Varenne avaient anglicisés.
Ce travail de langue ressemblait curieusement à la reconstruction d'un nom : prendre des morceaux anciens, accepter qu'ils aient changé, cesser de demander lequel était le seul authentique.
Lorsque la côte martiniquaise apparut enfin, Gabriel entendit Bresson dire :
— Voilà votre nouveau port.
Il répondit :
— Pour l'instant.
Puis, après une seconde :
— Peut-être plus longtemps.
La vie à bord du navire neutre força aussi la famille à redéfinir ses rôles.
À New York, Gabriel décidait des horaires et Claire corrigeait les décisions après. Madeleine arbitrait. Crow exécutait ce qu'il jugeait raisonnable et ignorait le reste. Sur la Frederikke, aucun d'eux ne commandait rien.
Le capitaine danois, Søren Madsen, se souciait peu de leur ancienne fortune.
— Sur mon navire, dit-il à Gabriel après l'avoir surpris à déplacer des caisses, un passager ne déplace pas la cargaison.
— Elle est mal arrimée.
— Peut-être. C'est ma mauvaise cargaison.
Gabriel recula.
Claire observa la scène avec un plaisir évident.
— Tu as entendu ?
— Parfaitement.
— Je voudrais que quelqu'un écrive cette phrase.
Madsen finit néanmoins par demander conseil à Gabriel sur une lettre de change douteuse présentée par un autre passager. Gabriel repéra une incohérence de date et évita au capitaine une perte probable.
— Vous voyez, dit Gabriel, je suis utile.
Madsen répondit :
— Utile n'est pas la même chose que capitaine.
La distinction devint une leçon familiale.
Quand Luc demandait qui décidait d'une chose, Madeleine répondait désormais : « Celui qui en porte réellement la responsabilité, pas ton oncle par habitude. »
Gabriel protesta au début. Puis de moins en moins.
Un soir, Madsen lui demanda ce qu'il avait fait à New York.
— Commerce.
— Seulement ?
Gabriel regarda la mer noire.
— Non.
Le capitaine attendit.
Gabriel ne donna pas les détails.
— J'ai vendu des informations que je n'aurais pas dû vendre et des mensonges que je croyais pouvoir contrôler.
Madsen hocha la tête comme s'il entendait une confession très ordinaire.
— Alors vous êtes comme beaucoup d'hommes, mais avec de meilleurs papiers.
Gabriel éclata de rire.
Cette absence de fascination lui fit du bien. Son secret, hors de New York, n'était pas une légende. C'était simplement une faute compliquée parmi d'autres.
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