LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 3: NORTH
North n’était pas un homme.
Gabriel le comprit lorsqu’il entra dans la grange de Greenwich Village et vit Ruth Mercer debout à côté d’une femme d’une cinquantaine d’années, vêtue comme une veuve aisée.
— Monsieur Varenne, dit-elle. Je suis North.
Gabriel la reconnut.
Margaret Ellery, veuve d’un avocat loyaliste mort avant la guerre. Elle possédait encore une maison sur King Street, recevait des officiers britanniques à dîner et passait pour politiquement prudente.
— Je vous ai déjà vue, dit Gabriel.
— C’était le but.
— Vous fréquentez le colonel DeLancey.
— Il aime mon madère.
— Et vous dirigez des courriers pour Washington.
— Le vin et les gouvernements exigent tous deux de bons circuits de distribution.
Gabriel sourit malgré lui.
Il comprenait enfin pourquoi certains ordres du réseau avaient une logique presque commerciale.
Margaret désigna une table.
Trois feuilles y étaient alignées.
La première était un rapport de Gabriel sur un supposé dépôt britannique à Kingsbridge. La deuxième venait d’une autre source et le contredisait. La troisième portait une copie du vieux code de réduction utilisé autrefois par les Varenne.
— Quelqu’un utilise le système de votre famille, dit Margaret.
— Je l’ai vu.
— Nous avons reçu deux messages signés d’un V. Ils prétendent que vous travaillez pour Ashcombe depuis 1776.
— C’est partiellement vrai.
Ruth tourna la tête vers lui.
Margaret, elle, ne bougea pas.
— Expliquez « partiellement ».
Gabriel croisa les mains.
— Je donne des renseignements aux Britanniques.
— Depuis quand ?
— Trois ans.
Ruth devint blanche.
— Et vous nous donnez des renseignements, poursuivit Margaret.
— Oui.
— Lesquels sont vrais ?
— Cela dépend.
Ruth fit un pas vers lui.
— Vous vous moquez de nous ?
— Non. Je vous évite une découverte plus humiliante. J’ai menti aux deux camps pour détourner des inspections, protéger mes navires et conserver l’accès aux quais.
Margaret l’observa comme on observe une marchandise endommagée dont on hésite à refuser la livraison.
— Combien d’hommes vos mensonges ont-ils fait tuer ?
— Je ne sais pas.
— Mauvaise réponse.
— C’est la seule exacte.
Ruth serra les poings.
— Abel Trow a été arrêté ce soir.
Gabriel sentit un coup dans la poitrine.
— Où ?
— Bowery Lane. Deux soldats et un homme en civil l’attendaient.
— Le paquet ?
— Disparu.
Margaret ajouta :
— Si Ashcombe l’interroge, votre nom peut sortir.
— Il connaît déjà mon nom.
— Pas comme le nôtre.
Gabriel regarda le vieux code posé sur la table.
— Qui vous a donné ça ?
— Le V.
— Comment ?
— Un courrier intermédiaire.
— Quel courrier ?
Margaret hésita.
— Un homme qui se fait appeler Laurent.
Le prénom réveilla un souvenir.
Pas précis. Une odeur de cire, une voix française, un homme qui venait parfois dîner chez son père lorsqu’il était enfant.
— Description ?
— Cinquante ans environ. Maigre. Accent français qu’il prétend avoir perdu. Une cicatrice près de l’oreille.
Gabriel ferma les yeux un instant.
— Michel Laurent.
Ruth fronça les sourcils.
— Vous le connaissez ?
— Il a travaillé avec mon père.
— Il est vivant ? demanda Margaret.
— Apparemment.
Michel Laurent avait disparu de New York en 1768 après une querelle avec Étienne Varenne, le père de Gabriel. On disait qu’il avait gagné les Antilles françaises. Plus tard, une lettre avait annoncé sa mort à Saint-Domingue.
Gabriel n’avait jamais vérifié.
— Pourquoi votre père l’a-t-il chassé ? demanda Margaret.
— Fraude sur des lettres de change.
— Quel montant ?
— Beaucoup.
— Et vous pensez qu’il revient dix ans plus tard pour se venger ?
Gabriel regarda la copie du code.
— Un homme peut oublier une somme. Il oublie moins facilement d’avoir été humilié devant ceux qu’il voulait impressionner.
Margaret s’assit.
— Ce Laurent nous a fourni une information exacte sur un mouvement de munitions.
— Une vérité coûte peu quand elle achète une grande confiance.
— Vous parlez d’expérience.
— Oui.
Ruth regarda Margaret.
— Que faisons-nous de lui ?
Gabriel ne savait pas si « lui » désignait Laurent ou lui-même.
Margaret répondit :
— Pour l’instant, nous gardons les deux.
Elle se tourna vers Gabriel.
— Vous allez découvrir ce qu’Ashcombe a appris de Trow.
— Et Laurent ?
— Vous allez le retrouver.
— Vous exigez beaucoup pour des gens qui envisagent de me faire tuer.
Margaret eut un sourire sans joie.
— Monsieur Varenne, dans cette guerre, les gens les plus utiles sont presque toujours ceux dont on discute l’exécution.
Le retour de Greenwich Village se fit à pied, parce que Gabriel voulait réfléchir sans conducteur ni domestique autour de lui.
Il traversa une ville dont les contrastes étaient devenus obscènes. Dans certaines maisons loyalistes, on servait encore du vin de Madère et des desserts importés. Trois rues plus loin, des réfugiés dormaient à quatre familles dans une pièce. Les fournisseurs de l'armée faisaient circuler des billets de crédit pendant que des veuves vendaient des meubles pour acheter du pain.
La guerre n'avait pas supprimé le commerce. Elle l'avait rendu plus brutalement visible.
Gabriel pensa à Margaret Ellery. Une veuve recevant des officiers britanniques tout en dirigeant un réseau continental. Elle aussi avait choisi une identité publique assez plausible pour protéger l'autre.
La différence, se dit-il, était qu'elle croyait à une cause.
Mais était-ce réellement une différence pratique ?
À un carrefour, deux soldats arrêtèrent un homme noir portant un panier. Ils fouillèrent ses affaires, trouvèrent seulement des légumes et le laissèrent partir après avoir renversé la moitié au sol. L'homme se baissa sans protester.
Gabriel ralentit.
Il aurait pu continuer. Il continua d'abord.
Puis revint, ramassa deux oignons roulés dans la boue et les remit dans le panier.
L'homme le regarda, surpris.
— Merci.
Gabriel hocha la tête et repartit aussitôt, presque irrité d'avoir créé une situation dont il ne savait que faire.
Dans son monde, un service produisait une dette. Une dette produisait une relation. Une relation avait une valeur.
Ce geste n'en avait aucune.
Il se demanda pourquoi cela le troublait.
Le soir, il ouvrit les vieux papiers de son père. Il chercha Michel Laurent avant même d'avoir décidé qu'il s'agissait bien de lui. Factures, billets, contrats, lettres de La Rochelle, correspondance avec des maisons de Londres et d'Amsterdam.
Il trouva finalement une note d'Étienne Varenne :
M. LAURENT — NE PLUS ACCORDER DE SIGNATURE SANS DOUBLE GARANTIE.
Aucune explication.
Dans un autre dossier, une lettre de 1768 mentionnait « l'affaire du crédit des Antilles » et « la rupture définitive ».
Gabriel posa les documents devant Madeleine.
Sa mère les regarda sans surprise.
— Tu cherches les raisons pour lesquelles les hommes se sont détestés, dit-elle. Tu vas découvrir qu'elles étaient claires au début, puis qu'ils les ont compliquées pour pouvoir continuer.
— Laurent a peut-être de bonnes raisons.
— Cela ne rend pas ses actes bons.
— Et père ?
Madeleine le fixa.
— Cela ne rend pas les siens bons non plus.
Gabriel comprit qu'il n'obtiendrait d'elle aucun héritage moral simple.
Cela aussi était une forme de vérité plus difficile à vendre.