LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 21: SAINT-PIERRE
La Martinique apparut comme une montagne verte posée dans la lumière.
Pour Gabriel, habitué aux hivers de New York, Saint-Pierre semblait presque irréelle : chaleur lourde, odeurs de sucre, de café, de bois humide, de mer, rues où se mêlaient français, créole, accents de marins anglais et hollandais.
Ils arrivèrent sous des papiers qui les désignaient comme famille Marot.
Le fonctionnaire français examina Gabriel.
— Né en Amérique ?
— À New York.
— Et vous venez ici maintenant que la France fait la guerre aux Anglais ?
— Justement parce qu’elle fait la guerre aux Anglais.
Le fonctionnaire rit.
— Au moins, vous ne prétendez pas être patriote français.
— Je suis négociant.
— C’est parfois pire.
Les papiers furent tamponnés.
Pendant les premières semaines, ils louèrent deux pièces au-dessus d’une boutique de cordages.
Gabriel découvrit rapidement que le commerce antillais avait sa propre violence. La richesse du sucre reposait sur l’esclavage. Les négociants parlaient de rendement, de main-d’œuvre, de pertes humaines avec le même vocabulaire que pour les animaux et les outils.
Il en fut moins surpris qu’il ne l’aurait souhaité.
Claire le remarqua.
— Tu fais cette tête quand un compte ne ferme pas.
— Il ferme très bien. C’est le problème.
— Tu pensais que quitter la guerre rendrait le commerce propre ?
— Non.
— Mensonge.
Gabriel soupira.
Il décida qu’ils ne spéculeraient pas directement sur les plantations ni sur la traite.
Cela ne les rendait pas innocents. Toute l’économie du port touchait au sucre, au café, aux navires qui transportaient les produits de l’esclavage.
Mais il voulait une limite.
— Une limite n’est pas une absolution, dit Claire.
— Je sais.
— Bien.
Ils commencèrent modestement : outils, papier, linge, poisson salé, quincaillerie, petits crédits aux artisans et capitaines.
Gabriel conserva le nom Étienne Marot en public.
Madeleine continuait à l’appeler Gabriel.
Luc alternait selon son humeur.
Crow l’appelait « monsieur » et déclarait que les noms compliquaient les ordres.
Après six mois, une lettre arriva de la côte américaine.
Pas de signature visible.
Gabriel reconnut pourtant la manière de plier le papier.
Ruth.
Il attendit le soir pour l’ouvrir.
ASHCOMBE A CLASSÉ LE DOSSIER. MARGARET A DÉTRUIT VOS CODES. AUCUN DES DEUX NE CROIT COMPLÈTEMENT À VOTRE MORT. AUCUN DES DEUX NE VEUT PAYER POUR LA VÉRIFIER.
Puis :
LAURENT A ÉTÉ ENTERRÉ À NEW YORK SOUS SON NOM.
Gabriel relut cette ligne.
Michel Laurent avait finalement obtenu ce qu’il réclamait le plus : que son nom ne soit pas absorbé par celui des Varenne.
Au bas de la lettre, Ruth avait ajouté :
ESSAYEZ DE VIVRE SANS TRANSFORMER CELA EN STRATÉGIE.
Gabriel brûla la lettre.
Puis il regretta aussitôt.
Il aurait pu la garder.
La peur avait brûlé avant la réflexion.
Il regarda les cendres.
Certaines habitudes survivaient mieux que les noms.
Les premiers mois à Saint-Pierre furent plus difficiles que le résumé familial ne l'admettrait plus tard.
Le climat abîmait les marchandises. Des papiers gonflaient d'humidité. Une cargaison de poisson salé arriva presque perdue. Un débiteur disparut vers la Guadeloupe. Gabriel se trompa sur le prix local du linge et immobilisa une partie de leur capital dans des ballots qui mirent six mois à se vendre.
— Voilà enfin une faillite non planifiée, dit Claire.
— Nous ne faisons pas faillite.
— Laisse-moi profiter du mot.
Ils apprirent aussi les hiérarchies rigides de la colonie : grands planteurs, négociants, officiers, libres de couleur, artisans, personnes réduites en esclavage. Gabriel comprit vite qu'un marchand pouvait éviter certains contrats sans pour autant se tenir hors du système.
Un jour, un planteur lui proposa de prendre en garantie deux personnes asservies pour couvrir une dette commerciale.
Gabriel refusa.
Le planteur le regarda comme un homme naïf.
— C'est une garantie parfaitement légale.
— Je n'ai pas dit qu'elle ne l'était pas.
— Alors pourquoi ?
Gabriel pensa aux prisons de New York, aux soldats fouillant les passants, à la manière dont chaque pouvoir habillait ses intérêts de loi.
— Parce que je ne le ferai pas.
Le planteur alla ailleurs.
Claire lui dit ensuite :
— Tu sais que refuser une seule transaction ne change pas l'île.
— Oui.
— Et que nous gagnons de l'argent dans un port construit sur le sucre.
— Oui.
— Alors pourquoi cette limite ?
— Parce qu'une limite qui ne résout pas tout peut quand même empêcher quelque chose.
Claire hocha la tête.
— C'est plus humble que tes anciennes théories.
— Je déteste ce mot.
— Je sais.
Peu à peu, Marot & Compagnie survécut. Pas grâce à un coup brillant, mais grâce à des centaines de petites décisions sans gloire : payer à temps, refuser certains risques, accepter de perdre sur une cargaison, écouter Claire, laisser Crow choisir les dockers.
Gabriel découvrit que la stabilité pouvait être ennuyeuse.
Il découvrit surtout qu'il aimait cet ennui.
À Saint-Pierre, Gabriel retrouva rapidement des traces de la France que sa famille avait conservées sans le savoir.
Une vieille négociante nommée Mme Desforges reconnut le patronyme Varenne lorsqu'il le prononça par erreur devant elle.
— De La Rochelle ? demanda-t-elle.
Gabriel hésita.
— Mon grand-père.
— Il y a encore des Varenne du côté de Marans, je crois.
Le cœur de Gabriel accéléra d'une manière ridicule.
Il n'avait jamais rencontré ces gens. Ils ne savaient probablement pas qu'il existait. Pourtant la possibilité d'une branche restée en France transformait soudain le nom en quelque chose de plus vaste que son entreprise new-yorkaise.
— Vous voulez que j'écrive ? demanda Mme Desforges.
— Non.
Puis, après une seconde :
— Pas encore.
Il raconta l'épisode à Madeleine.
— Tu vois, dit-elle. Tu croyais que perdre Varenne & Fils signifiait perdre les Varenne.
— Je n'ai pas dit ça.
— Tu l'as vécu très bruyamment.
Gabriel envisagea pendant plusieurs semaines d'écrire en France. Finalement, il rédigea une lettre très simple, sans mention de guerre ni de faux décès.
Je suis le petit-fils de Jacques Varenne, parti de La Rochelle pour New York. S'il reste de notre famille, je serais heureux de connaître son histoire.
Il signa : Gabriel Varenne, dit Étienne Marot.
La réponse mit neuf mois.
Un cousin éloigné existait bien. Il n'avait jamais entendu parler de Gabriel, mais connaissait l'histoire de Jacques « parti pour les colonies anglaises ».
La lettre ne changea rien à leurs affaires.
Elle changea pourtant quelque chose en Gabriel.
Son nom n'était plus seulement un bien perdu ou un secret dangereux.
C'était un fil, pas une forteresse.
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