LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 22: MAROT & COMPAGNIE
En 1781, Marot & Compagnie possédait un petit entrepôt près du port de Saint-Pierre.
Pas de flotte. Pas de maison prestigieuse. Pas de coffre rempli d’or.
Mais les comptes étaient sains.
Gabriel découvrit qu’il pouvait éprouver une satisfaction presque neuve à gagner de l’argent sans se demander quel officier pourrait être acheté avec une rumeur.
Il refusa deux contrats militaires français.
Le premier concernait des fournitures destinées à une escadre. Le second, plus lucratif, exigeait des informations sur les mouvements de navires marchands britanniques.
Le négociant qui lui proposa l’affaire sourit.
— On dit que vous connaissez New York.
— Un peu.
— Alors vous savez quels capitaines travaillent pour les Anglais.
Gabriel sentit l’ancien mécanisme se mettre en marche dans son esprit.
Noms possibles. Routes. Prix d’une information. Risque de vérification.
Il ferma le registre.
— Non.
— Non quoi ?
— Je ne vends pas cela.
— Tout se vend.
Gabriel pensa à Ashcombe, Laurent, Margaret, aux deux hommes morts sur la route du Westchester, à La Providence.
— Pas deux fois.
Le client partit ailleurs.
Le profit perdu aurait payé six mois de loyer.
Gabriel dormit mieux cette nuit-là.
Madeleine vieillissait. La chaleur l’épuisait. Elle passait de longues heures sur une galerie donnant vers la mer.
Un soir, elle demanda :
— Tu veux toujours rentrer ?
— À New York ?
— Oui.
— Parfois.
— Pour l’entreprise ?
— Non.
— Pour quoi ?
Gabriel réfléchit.
— Pour voir si la ville existe sans moi.
Madeleine éclata de rire.
— Elle a probablement été soulagée.
— C’est cruel.
— C’est maternel.
Elle prit sa main.
— Ton père aurait voulu rentrer.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il aurait cru pouvoir récupérer les entrepôts.
— Et grand-père ?
— Il aurait compris.
— Tu en es certaine ?
— Non. Mais les morts sont très pratiques : ils finissent par partager nos opinions.
Gabriel sourit.
— Laurent disait quelque chose de semblable.
— Alors il n’était pas entièrement idiot.
— Il vous aimait bien.
Madeleine regarda la mer.
— Moi aussi, autrefois.
Gabriel se tourna vers elle.
Elle ajouta :
— Avant qu’il ne transforme son malheur en métier.
La phrase resta longtemps avec lui.
Gabriel savait qu’il aurait pu faire la même chose. Transformer la méfiance en identité. Le ressentiment en profession. La survie en justification permanente.
Peut-être que sa véritable fuite n’avait pas eu lieu sur l’East River.
Elle avait lieu chaque fois qu’il choisissait de ne pas redevenir l’homme qui savait toujours pourquoi il avait le droit de mentir.
Après la lettre de Ruth, Gabriel passa plusieurs semaines à lutter contre l'envie d'en savoir davantage.
Que faisait Ashcombe maintenant ? Margaret avait-elle réellement quitté le renseignement ? Ruth utilisait-elle encore le même nom ? Quel rapport officiel décrivait l'incendie ?
Il pouvait obtenir des réponses. Les capitaines circulaient. Des marchands échangeaient des nouvelles. Une lettre discrète à un ancien contact de New York suffirait.
Il commença même à en rédiger une.
Puis s'arrêta à la première ligne.
Cher Monsieur Halsey...
Claire entra.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Rien.
— Tu as l'air coupable. Donc quelque chose.
Elle lut l'adresse.
— Non.
— Je veux seulement savoir si Ashcombe—
— Non.
— Une question.
— Les questions sont ton ancien chemin vers les problèmes.
— L'information n'est pas le problème.
— Non. Le besoin de posséder l'information l'est.
Gabriel froissa la lettre.
— C'est insupportable de ne pas savoir.
— Oui.
— C'est tout ?
— Tu voulais une solution ?
Il rit malgré lui.
Il ne posta pas la lettre.
Quelques mois plus tard, un capitaine de Boston mentionna spontanément qu'un officier britannique nommé Ashcombe avait quitté New York. Gabriel ressentit une satisfaction immédiate, presque honteuse.
Il n'avait pas cherché la nouvelle. Elle était venue.
La différence lui parut importante.
Il commença à comprendre qu'on pouvait recevoir des informations sans bâtir une identité autour du fait de les contrôler.
À la même époque, Luc lui demanda d'expliquer pourquoi ils s'appelaient Marot alors que Madeleine racontait toujours des histoires sur les Varenne.
Gabriel répondit plus franchement qu'il ne l'avait prévu.
— Parce que j'ai fait croire à des gens dangereux que j'étais mort.
Luc ouvrit de grands yeux.
— Pour de vrai ?
— Pour de faux. C'est toute la difficulté.
— Maman sait ?
— Ta mère sait tout ce qui est embarrassant à mon sujet.
Claire, depuis la pièce voisine, lança :
— Et j'ai pris des notes.
Le rire de Luc remplit la maison.
Gabriel comprit qu'un secret raconté correctement à la famille pouvait cesser d'être une arme.
L'apprentissage de Luc devint l'une des occupations les plus sérieuses de Gabriel.
Il lui enseigna les changes entre livres sterling, livres françaises et monnaies locales. Les assurances maritimes. Les pertes probables. Les contrats à terme rudimentaires. Les différences entre posséder une cargaison et financer celui qui la possède.
Puis Claire exigea une autre leçon.
— Montre-lui comment un compte peut être exact et quand même mentir.
Gabriel regarda son neveu.
— Ta mère veut te rendre dangereux.
— Elle dit que tu l'es déjà.
Gabriel prit un exemple simple. Un marchand achète du sucre à bas prix parce qu'une plantation manque de liquidités. Le compte indique un achat rentable. Il ne dit pas pourquoi le vendeur était désespéré, ni quelles conditions de travail ont produit la marchandise, ni qui supporte le risque réel.
— Alors les chiffres mentent ? demanda Luc.
— Non. Ils répondent exactement à la question qu'on leur pose.
— Et si on pose la mauvaise question ?
Gabriel sourit.
— Voilà le métier.
Il comprit en parlant qu'il enseignait à Luc la leçon qu'il avait lui-même apprise trop tard. Son registre gris n'avait jamais été faux. Il avait correctement enregistré les informations, les échanges et les avantages obtenus.
Il avait simplement posé des questions trop petites.
Qu'est-ce que cela me rapporte ? Quel risque cela déplace-t-il ? Qui me doit quoi ?
Il n'avait pas assez demandé : qui paie ailleurs ?
Luc écrivit cette dernière question dans la marge.
Gabriel ne l'effaça pas.
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