LE DERNIER MENSONGE
Lire le chapitre 4: ABEL TROW
Abel Trow ne passa jamais par la prison officielle.
Gabriel l’apprit grâce à un garçon d’écurie de seize ans qui travaillait derrière la maison Beekman et vendait des détails pour six pence.
Le courtier avait été amené de nuit dans une dépendance, interrogé pendant plusieurs heures, puis conduit ailleurs dans une voiture fermée.
— Vivant ? demanda Gabriel.
— Il marchait.
— Seul ?
— Deux soldats.
— Un officier ?
— Le capitaine aux cheveux clairs. Celui qui vient parfois.
Ashcombe.
Gabriel paya le garçon huit pence et lui ordonna d’oublier son visage.
— Pour deux pence de plus, je peux oublier votre manteau aussi.
— Tu feras un excellent négociant.
Le soir, Gabriel reçut un billet d’Ashcombe.
VENEZ. URGENT.
Cette fois, le capitaine ne lui offrit pas de thé.
Abel Trow était assis sur une chaise, les poignets liés. Une ecchymose gonflait sa joue gauche.
Il regarda Gabriel et, pendant une fraction de seconde, la peur traversa ses yeux.
Puis il cracha par terre.
— Je vous avais dit qu’il viendrait, déclara Ashcombe.
Trow répondit :
— Il vient parce que vous le sifflez comme un chien.
Gabriel resta debout.
— Vous vouliez me voir.
Ashcombe posa une enveloppe sur la table.
— Nous avons trouvé ceci sur M. Trow.
À l’intérieur, un billet codé.
Le système utilisé était celui du vieux registre commercial Varenne.
Le message, une fois lu correctement, accusait Gabriel de fournir de faux renseignements aux Britanniques afin de protéger des convois rebelles.
La signature : V.
— Intéressant, dit Gabriel.
— Vous ne semblez pas surpris.
— Quelqu’un utilise ce code depuis des semaines.
Ashcombe regarda Trow.
— Il prétend ne pas connaître l’auteur.
— C’est vrai, dit Trow.
— Il ment souvent, ajouta Ashcombe.
— Nous avons cela en commun.
Le capitaine se tourna vers Gabriel.
— Vous connaissez un Michel Laurent ?
Gabriel prit le temps de répondre.
— Autrefois.
— Autrefois quand ?
— Il travaillait avec mon père avant la guerre.
— Où est-il ?
— Je le croyais mort.
Ashcombe observa sa réaction.
— Nous aussi, jusqu’à récemment.
Cela changeait tout.
— Vous le surveillez ? demanda Gabriel.
— Je pose les questions.
— Alors posez-en une utile : pourquoi un homme supposé mort remet-il en circulation un code commercial vieux de dix ans ?
Ashcombe s’approcha de Trow.
— Parce qu’il prétend que votre famille a toujours utilisé ce code pour dissimuler de la contrebande et des contacts rebelles.
— Il ment.
— Peut-être.
— Il a fraudé mon père.
— Peut-être aussi.
— Vous aimez beaucoup ce mot.
— C’est un métier de peut-être.
Trow leva les yeux vers Gabriel.
— Ne lui dites rien.
Ashcombe le frappa avec le dos de la main.
Gabriel fit un pas.
— Assez.
Le capitaine se tourna très lentement.
— Pardon ?
— S’il meurt, il ne vous dira plus rien.
— Voilà donc votre compassion ?
— Voilà mon calcul.
Trow eut un rire douloureux.
— Il est vraiment comme ça.
Ashcombe regarda l’un puis l’autre.
— Sortez, monsieur Varenne.
— Que va-t-il devenir ?
— Ce n’est pas votre affaire.
Gabriel se pencha vers la table.
— Si vous le faites disparaître, Laurent saura que vous avez peur de ce qu’il porte. Si vous le relâchez, vous pouvez le suivre jusqu’au prochain contact.
Ashcombe ne répondit pas.
Gabriel poursuivit :
— Et si vous me laissez repartir avec lui, Laurent pensera peut-être que j’ai acheté sa liberté. Il cherchera à savoir comment. Il se montrera.
Trow le fixa, stupéfait.
Ashcombe dit :
— Vous êtes en train de négocier la libération d’un espion rebelle devant un officier britannique.
— Non. Je vous vends un appât.
Long silence.
Finalement, Ashcombe sourit.
— Vous êtes soit très courageux, soit profondément amoral.
— Les deux se confondent souvent quand les portes sont fermées.
Une heure plus tard, Gabriel sortit de la maison avec Trow sous prétexte de le conduire vers un faux rendez-vous surveillé par les Britanniques.
Au coin de Nassau Street, un chariot renversa volontairement des cageots.
Des chevaux s’affolèrent.
La rue se remplit de jurons.
Ruth surgit d’une porte, coupa les liens de Trow et l’entraîna dans une cour.
Gabriel resta au milieu du désordre juste assez longtemps pour que les agents britanniques le voient chercher le fugitif.
Quand Ashcombe apprit l’évasion, il n’accusa pas Gabriel.
Ce qui était pire.
Il lui envoya seulement un message :
VOUS ME DEVEZ UN HOMME.
Gabriel répondit :
METTEZ-LE SUR MON COMPTE.
L'évasion de Trow ne fut pas aussi propre que Gabriel l'avait souhaité.
Un soldat britannique poursuivit Ruth dans la cour. Trow, encore faible, trébucha contre un tonneau. Gabriel dut bloquer le passage en prétendant vouloir aider le soldat, puis le faire tomber « accidentellement » sur les cageots renversés.
— Idiot ! cria l'homme en se relevant.
— Vous m'avez poussé ! répondit Gabriel assez fort pour les témoins.
Pendant ces secondes, Ruth et Trow disparurent par une porte arrière.
Les agents britanniques finirent par fouiller trois maisons et arrêter un adolescent qui n'avait rien à voir avec l'affaire. Gabriel l'apprit plus tard.
Le garçon fut relâché le lendemain, mais le détail le poursuivit.
Chaque plan produisait une bordure de conséquences qu'il n'avait pas dessinée.
Ashcombe le fit attendre deux heures avant de lui envoyer le billet « Vous me devez un homme ».
Gabriel savait que le capitaine cherchait à voir ce qu'il ferait ensuite. Un homme innocent protesterait. Un complice tenterait peut-être de fuir. Un marchand ferait quoi ?
Gabriel choisit de travailler normalement.
Il passa l'après-midi à négocier l'achat de trente barils de goudron. Il refusa une hausse de six pour cent, accepta trois, puis apprit que le fournisseur avait déjà annoncé à d'autres clients que Varenne manquait de crédit.
Le soupçon militaire contaminait le prix avant même toute arrestation.
— Voilà ce que Laurent veut, dit Claire lorsqu'il lui raconta.
— Me ruiner.
— Non. Te faire sentir la ruine venir. C'est plus long.
Gabriel regarda sa sœur.
— Tu sembles comprendre les hommes vindicatifs.
— J'ai été mariée.
Il rit.
Puis elle devint sérieuse.
— Si Trow parle, sommes-nous en danger ?
— Oui.
— Si Laurent parle ?
— Oui.
— Si Ashcombe décide que tu mens ?
— Oui.
— Et si Margaret décide la même chose ?
— Oui.
Claire posa les deux mains sur le bureau.
— Alors cesse de répondre « oui » comme si cela prouvait que tu maîtrises la situation.
Gabriel ouvrit la bouche, puis la referma.
Il n'avait pas de réponse.
Cette nuit-là, il déplaça une partie des liquidités de la maison vers un correspondant hollandais. Pas encore une fuite. Une assurance.
Il se surprit pourtant à choisir des lettres de change qui pourraient être encaissées sous un autre nom.
L'idée de la disparition existait déjà avant qu'il ose l'appeler un plan.