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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 5: MICHEL LAURENT

Michel Laurent habitait sous le nom de Michael Lawrence dans une maison de Pearl Street.

Gabriel le suivit trois jours avant d’oser l’approcher.

Laurent était plus âgé que dans ses souvenirs, mais la silhouette n’avait pas changé : maigre, légèrement voûtée, gestes précis. La cicatrice près de l’oreille gauche venait d’un duel dont Étienne Varenne avait autrefois raconté trois versions différentes.

Il fréquentait trois mondes.

Le matin, les maisons de commerce loyalistes. L’après-midi, des intermédiaires liés aux fournisseurs britanniques. La nuit, des tavernes où passaient des bateliers suspects de travailler pour les insurgés.

Il jouait exactement le même jeu que Gabriel.

Ou plutôt, Gabriel jouait celui de Laurent sans l’avoir su.

Le quatrième soir, Laurent entra seul dans une taverne près de Golden Hill.

Gabriel s’assit en face de lui.

— Vous êtes difficile à enterrer, dit-il.

Laurent leva les yeux.

Aucune surprise.

— Gabriel.

Sa voix portait encore une trace de français de l’Ouest.

— Vous saviez que je vous suivais.

— Depuis Pearl Street.

— Pourquoi ne pas m’avoir semé ?

— Je voulais voir combien de temps vous mettriez à comprendre que je vous laissais faire.

Gabriel commanda deux rhums.

— Vous utilisez le code de mon père.

— Notre code.

— Vous l’accusez de vous l’avoir volé ?

— J’en ai conçu la moitié.

— Vous accusez aussi sa tombe ?

Laurent sourit.

— Toujours sa manière de parler.

— Vous avez donné aux rebelles des rapports contre moi.

— Oui.

— Aux Britanniques aussi.

— Oui.

— Pourquoi ?

Laurent but une gorgée.

— Parce que vous êtes assis sur ce qui m’appartient.

— Deux entrepôts ?

— Un tiers de la maison de commerce de votre père.

Gabriel secoua la tête.

— Vous avez perdu vos parts après la fraude.

— Après qu’Étienne a bloqué mon capital pour couvrir une saisie dont il était responsable.

— Vous avez falsifié une lettre de change.

— Pour reprendre mon argent.

— Huit cents livres.

— Mon argent et mes profits.

Gabriel observa son visage.

— Vous auriez pu revenir avant la guerre avec un avocat.

Laurent éclata de rire.

— Un huguenot français contre un marchand new-yorkais respecté, dix ans après les faits ? Votre père avait déjà gagné l’histoire.

— Alors vous voulez gagner la suivante.

— Je veux que son fils sache ce que cela fait d’être déclaré malhonnête par des gens qui pratiquent les mêmes malhonnêtetés avec un meilleur nom.

Les rhums arrivèrent.

Gabriel dit :

— Ashcombe vous connaît.

— Bien sûr.

— Margaret Ellery aussi.

Pour la première fois, Laurent cligna des yeux.

Gabriel sourit.

— North a donc un vrai nom.

Laurent se reprit vite.

— Vous êtes devenu imprudent.

— J’apprends de vous.

— Non. Vous apprenez trop tard.

Il sortit une petite feuille.

C’était une copie d’un rapport britannique signé de la main de Gabriel.

Un rapport faux.

Puis une deuxième feuille : un message continental, lui aussi de Gabriel, qui contredisait le premier.

— Je possède vingt-sept paires comme celles-ci, dit Laurent. Certaines erreurs ont coûté de l’argent. D’autres ont coûté des hommes.

— Et vous allez les donner aux deux camps.

— Si vous ne me restituez pas ce que votre père m’a pris.

— Quoi exactement ?

Laurent donna un chiffre.

Deux mille livres.

Gabriel rit.

— Vous avez ajouté beaucoup d’intérêt.

— Dix ans.

— Je ne paierai pas.

— Alors votre nom mourra avant vous.

Gabriel se leva.

— C’est là que vous vous trompez.

Laurent leva un sourcil.

— Sur quoi ?

— Un nom peut mourir très utilement.

Il quitta la taverne avant d’avoir lui-même compris pourquoi il avait prononcé cette phrase.

Dans la rue, pourtant, l’idée commença à prendre forme.

Pas sauver le nom.

Le tuer.

Avant de retrouver Laurent, Gabriel voulut confirmer un détail ancien auprès d'un notaire retraité, M. Bellamy, qui avait autrefois enregistré plusieurs contrats de la maison Varenne.

Bellamy vivait près de Trinity Church dans deux pièces remplies de dossiers dont il refusait de se séparer.

— Michel Laurent, dit le vieil homme. Voilà un nom que je n'avais pas entendu depuis longtemps.

— Vous avez vu la dissolution de leur association ?

— J'ai vu la version déposée. Ce n'est pas la même chose.

Il retrouva un acte jauni. Étienne Varenne y rachetait les parts de Laurent pour une somme modeste, sous réserve de « comptes ultérieurs relatifs aux pertes maritimes ».

— Comptes ultérieurs, répéta Gabriel. Ont-ils été réglés ?

Bellamy haussa les épaules.

— Votre père disait oui. Laurent disait non. Puis votre père est arrivé avec la lettre de change falsifiée et la discussion est devenue pénale plutôt que comptable.

— Donc personne n'a terminé les comptes.

— Les querelles sérieuses finissent rarement dans la colonne qui les a commencées.

Gabriel regarda l'acte.

— Pourquoi personne ne m'a parlé de cela ?

— Parce que vous aviez quatorze ans. Et parce que les familles racontent les conflits de manière à pouvoir continuer le dîner.

Bellamy accepta de lui faire une copie.

En sortant, Gabriel sentit sa colère contre Laurent devenir plus compliquée. Ce n'était pas du pardon. Il ne pardonnait pas l'espionnage, les manipulations, l'effondrement volontaire du crédit de sa famille.

Mais il ne pouvait plus se raconter que tout avait commencé par un voleur attaquant un homme honnête.

Les deux pères de cette guerre privée avaient construit une dette sans règlement, puis leurs héritiers avaient payé les intérêts.

Sur le chemin du quai, Gabriel prit une décision : s'il rencontrait Laurent, il lui montrerait aussi cet acte, pas seulement la fraude.

Claire, en l'apprenant, demanda :

— Pour être juste ?

— Pour qu'il sache que je sais.

— Toujours incapable d'avouer une bonne intention.

— Cela me protège de l'orgueil.

— Non, cela protège ton orgueil d'être surpris en train d'être bon.

Gabriel ne répondit pas.