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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 6: LA FARINE ET LE SANG

Le lendemain, le prix de la farine monta brutalement.

Une rumeur annonçait que l’armée britannique allait réquisitionner plusieurs centaines de barils pour renforcer les postes au nord de Manhattan. Gabriel avait appris la nouvelle vingt-quatre heures plus tôt par un commis militaire endetté.

Il acheta avant la hausse.

Puis il revendit après.

Le bénéfice fut considérable.

Claire entra dans son bureau avec le registre des ventes.

— Tu savais.

— Oui.

— Grâce à Ashcombe ?

— Pas directement.

— Cela change quoi ?

Gabriel continua à écrire.

— Le prix serait monté avec ou sans moi.

— Et les familles qui paient maintenant presque le double ?

— Je n’ai pas créé la réquisition.

— Tu as seulement transformé leur faim en marge.

Il posa sa plume.

— Nous avons des dettes en sterling, des créances bloquées à Newport et deux navires dont personne ne sait s’ils arriveront. Tu préfères que je laisse l’armée acheter avant nous ?

— Je préfère que tu arrêtes de croire qu’une chose devient morale dès qu’on peut l’inscrire dans un livre.

Il la regarda.

Cette phrase ressemblait à Madeleine.

La famille conspirait apparemment contre sa philosophie.

— Où est Luc ? demanda-t-il.

— Chez maman.

— Pourquoi ?

Claire hésita.

— Parce qu’un homme a suivi notre voiture hier.

Le bureau sembla se rétrécir.

— Description ?

— Petit, manteau brun, chapeau noir. Il s’est arrêté quand nous sommes entrés chez le boulanger. Puis il était encore là en sortant.

Gabriel se leva.

— Tu aurais dû me le dire hier.

— Pour que tu fasses quoi ? Acheter sa loyauté ?

— Pour savoir s’il travaille pour Ashcombe, Laurent ou quelqu’un d’autre.

Claire le fixa.

— Voilà exactement le problème. Tu ne vois plus les gens. Tu vois des propriétaires invisibles derrière eux.

— Parce que les propriétaires invisibles peuvent te mettre en prison.

— Et toi aussi.

Elle sortit.

Gabriel appela Crow.

L’homme au manteau brun fut identifié le soir même : William Dace, ancien marin devenu informateur occasionnel pour plusieurs bureaux britanniques.

Plus intéressant, Dace avait récemment reçu de l’argent de Michel Laurent.

Gabriel le trouva dans une maison de bière près du Fly Market.

— Combien vous paie-t-il ? demanda Gabriel en s’asseyant.

Dace pâlit.

— Qui ?

— Mauvaise réponse. Combien ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Gabriel posa une livre sur la table.

— Et maintenant ?

Dace regarda la pièce.

— Deux shillings par jour.

— Pour suivre ma sœur ?

— Pour voir où va la famille.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Autre mauvaise réponse.

— Je jure.

Gabriel ajouta une demi-guinée.

Dace avala sa salive.

— Il veut savoir si vous préparez un départ.

— Et que lui avez-vous dit ?

— Rien. Vous ne bougez pas beaucoup.

— À partir de demain, vous allez lui dire que ma mère parle de partir pour Philadelphie.

— Mais Philadelphie est aux rebelles.

— Justement.

Dace hésita.

— Et si M. Laurent l’apprend faux ?

— Alors vous aurez gagné assez pour quitter New York.

— Où ?

— C’est votre problème.

Dace prit l’argent.

En sortant, Gabriel remarqua deux femmes qui attendaient devant un marchand de farine fermé. L’une tenait un enfant. L’autre discutait du prix avec colère.

Il pensa au bénéfice réalisé le matin.

Puis à Claire.

Le soir, il ordonna qu’on vende cinquante barils à prix réduit aux boulangers du quartier.

Crow leva les yeux.

— Mauvais calcul ?

— Publicité.

— Bien sûr.

— Ne commencez pas.

Le contremaître sourit.

Gabriel savait que ce geste ne réparait rien.

Il constata seulement qu’il éprouvait le besoin de prétendre qu’il ne s’agissait pas d’un geste.

Cela l’inquiéta davantage que la perte d’argent.

Avant de spéculer sur la farine, Gabriel avait assisté à une vente publique de biens saisis à un marchand accusé de sympathies rebelles.

L'ironie n'échappa à personne : les meubles, les tonneaux et même les balances du négociant furent achetés par des loyalistes qui prétendaient défendre la propriété contre la révolution.

Gabriel acheta deux balances.

Claire le vit rentrer avec elles.

— Tu n'as aucune honte.

— Les anciennes sont fausses de deux onces.

— Ce n'est pas la question.

— C'est une question pour les clients.

Elle secoua la tête.

Le lendemain, l'une des balances servit à peser la farine vendue à prix réduit aux boulangers du quartier. Gabriel remarqua l'absurdité et n'en parla pas.

Dans l'après-midi, un boulanger nommé Ezra Cole vint le remercier.

— Mes clients auraient payé davantage, dit-il. Mais certains n'auraient simplement pas acheté.

— Vous me rembourserez en préférant mes entrepôts après la guerre.

Cole sourit.

— Vous ne pouvez donc pas accepter un merci seul ?

— Je ne sais pas où le classer.

— Essayez dans la colonne des choses qui ne se classent pas.

Cette phrase resta avec lui quand il apprit la mort des deux hommes du Westchester quelques jours plus tard.

Il demanda leurs noms à Ruth.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux les connaître.

Elle hésita, puis répondit :

— Thomas Greeley et Aaron Pike. Aucun lien avec votre contremaître.

Gabriel les écrivit sur une feuille.

Thomas Greeley. Aaron Pike.

Il ne savait rien d'eux. Âge, famille, métier. Pourtant les noms rendaient les conséquences moins faciles à réduire à « deux morts ».

Il demanda à Ruth s'ils avaient des proches.

— Greeley avait une épouse dans le Connecticut. Pike, une mère.

Gabriel sortit de l'argent.

Ruth recula.

— Non.

— Pour les familles.

— Vous croyez acheter quoi ?

— Rien.

— Alors pourquoi ?

— Je ne sais pas.

Elle le regarda attentivement.

— C'est peut-être la première réponse honnête que vous me donnez sans calcul.

Elle prit finalement la bourse, mais ajouta :

— Elles ne sauront pas d'où cela vient.

— Bien.

Gabriel ne se sentit pas absous.

Il se sentit seulement davantage responsable.

La différence était désagréable et, pour cette raison, probablement utile.