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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 7: LA PREMIÈRE TRAHISON

Ashcombe lui tendit une carte du Westchester.

— Un convoi de munitions doit quitter Kingsbridge mardi, dit-il. Route nord-ouest. Deux cents hommes d’escorte.

Gabriel examina la carte.

— Et vous voulez que je transmette cela à North.

Le capitaine ne releva pas le nom.

— Oui.

— C’est faux.

— Pourquoi ?

— Parce que vous me le donnez trop facilement.

Ashcombe sourit.

— Voilà trois ans que vous me mentez, et vous devenez soudain susceptible lorsqu’on vous rend la politesse.

— Si le réseau comprend que je transmets vos pièges, mon accès disparaît.

— Alors rendez le message crédible.

— Et s’ils attaquent ?

— Ils rencontreront des hommes prêts à les recevoir.

Gabriel posa la carte.

— Combien de morts souhaitez-vous acheter avec ma crédibilité ?

— Cette question vous vient tard.

— Elle vient au moment où le prix augmente.

Ashcombe se pencha.

— Transmettez.

Gabriel transmit.

Mais il ajouta une imperfection volontaire dans le code : une erreur que Margaret lui avait autrefois demandé d’utiliser lorsque l’information semblait forcée.

DANGER POSSIBLE.

Ruth emporta le message.

Deux jours plus tard, Gabriel apprit qu’un petit groupe continental avait tout de même approché la route. Les Britanniques l’attendaient.

Deux hommes furent tués. Un autre capturé.

Margaret envoya une seule phrase :

VOTRE AVERTISSEMENT N’A PAS SUFFI.

Gabriel resta longtemps devant le papier.

Il aurait voulu se défendre.

Il avait signalé le danger. Il n’avait pas choisi l’attaque. Ashcombe avait conçu le piège. La guerre avait produit les morts.

Toutes ces phrases étaient vraies.

Aucune ne rendait les deux hommes vivants.

Le soir, Madeleine Varenne le trouva dans la salle à manger, un verre intact devant lui.

Sa mère avait soixante-quatre ans. Petite, droite, cheveux entièrement blancs, elle parlait l’anglais avec l’accent de New York et le français avec celui de ses parents réfugiés.

— Tu ne bois pas, dit-elle.

— Je réfléchis.

— C’est souvent plus dangereux.

Elle s’assit.

— Claire m’a dit qu’on nous surveille.

— Oui.

— Et que tu refuses toujours de vendre.

— Ce serait vendre au pire moment.

— Tu m’as mal comprise.

Gabriel leva les yeux.

— Je ne te demande pas de vendre cher. Je te demande de choisir ce qui doit survivre.

— L’entreprise est la famille.

Madeleine secoua la tête.

— Non. L’entreprise est ce que ton grand-père a construit pour la famille. Tu as inversé la phrase.

Gabriel ne répondit pas.

Elle poursuivit :

— Quand mon père est arrivé ici, il n’avait qu’une caisse de livres, deux chemises et le nom Varenne. Il a perdu les livres dans une inondation, les chemises se sont usées et les Anglais ont mal prononcé son nom pendant quarante ans. Il a quand même vécu.

— Il a bâti quelque chose.

— Oui. Pour que ses enfants aient le droit de perdre autre chose que leur vie.

Madeleine posa la main sur la sienne.

— Si le nom devient une corde autour de ton cou, coupe-le.

Gabriel pensa à Laurent : « Votre nom mourra avant vous. »

Peut-être que l’homme croyait menacer la seule chose que Gabriel ne pouvait sacrifier.

Peut-être venait-il de lui montrer la sortie.

Après la conversation avec Madeleine, Gabriel descendit seul vers les quais.

Les tavernes étaient pleines de soldats, marins, réfugiés et hommes qui prétendaient n'être aucun des trois. À chaque table, quelqu'un annonçait une victoire certaine. L'un jurait que la France enverrait une flotte immense. Un autre que Londres écraserait la rébellion avant Noël. Un troisième vendait des parts d'un navire qui n'existait peut-être pas.

Gabriel entra chez Mrs. Hale, une tenancière qui connaissait les dettes de la moitié du port.

— Vous cherchez qui ? demanda-t-elle.

— Personne.

— Alors vous êtes malade.

Il commanda du rhum.

— Michel Laurent est-il venu ici ?

— Voilà, vous allez mieux.

Elle réfléchit.

— Deux fois. Il a parlé avec Burke et avec un commis du bureau des prises.

— Quel commis ?

— Petit homme, cheveux roux. Appelé Finch.

Gabriel connaissait Finch. Il copiait les décisions relatives aux cargaisons saisies par la Royal Navy. S'il travaillait avec Laurent, celui-ci pouvait obtenir des informations commerciales capables de ruiner des concurrents sans même toucher à l'espionnage.

Gabriel comprit que la menace dépassait les dossiers militaires. Laurent pouvait attaquer Varenne & Fils par les assurances, le crédit, les saisies de cargaisons.

Le soir même, une lettre de Londres arriva : un correspondant refusait de renouveler une facilité de crédit tant que la situation politique de la maison Varenne n'était pas clarifiée.

Laurent avait commencé.

Gabriel passa une heure à calculer combien de semaines l'entreprise pouvait tenir si deux autres maisons suspendaient leurs avances.

Six.

Huit au mieux.

Il regarda le chiffre.

Jusqu'alors, il avait imaginé la fuite comme un choix extrême. Le chiffre transforma l'extrême en calendrier.

Il ouvrit un nouveau cahier, non codé, et écrivit trois colonnes :

CE QUI DOIT PARTIR. CE QUI PEUT ÊTRE PERDU. CE QUI DOIT ÊTRE DÉTRUIT.

Sous la première : famille, liquidités, papiers d'identité possibles. Sous la deuxième : meubles, entrepôts, créances incertaines. Sous la troisième : registre gris, correspondance, vieux sceaux commerciaux.

Il resta longtemps devant le mot « famille ».

C'était la première fois depuis des années qu'il l'inscrivait avant « entreprise » dans un plan.