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LE DERNIER MENSONGE

Lire le chapitre 8: UNE FAILLITE EXEMPLAIRE

Gabriel commença à organiser sa ruine le lundi suivant.

Il fit retarder un paiement à un assureur londonien. Il laissa un créancier repartir furieux. Il vendit à perte une cargaison de mélasse. Il autorisa Crow à parler, devant trois dockers connus pour tout répéter, d’un déficit de plus de mille livres.

Le soir même, la rumeur disait trois mille.

Le lendemain, cinq.

Le mercredi, un marchand affirma au café que Gabriel avait perdu dix mille livres sur une cargaison française saisie par la Royal Navy.

— Nous n’avons jamais eu dix mille livres, observa Claire.

— Cela rend la perte plus impressionnante.

— Tu sembles t’amuser.

— J’ai enfin découvert une activité où l’incompétence améliore la réputation recherchée.

La deuxième étape consistait à préparer le départ de la famille sans donner l’impression d’un départ.

Madeleine devait quitter Manhattan sous le prétexte d’aller soigner une cousine loyaliste à Long Island. Claire et Luc la rejoindraient deux jours plus tard. Des papiers britanniques, achetés par un intermédiaire de Crow, les désignaient comme famille d’un négociant favorable à la Couronne.

De là, Ruth devait les faire transférer vers un navire neutre.

— Destination ? demanda Claire.

— Martinique.

— Colonie française.

— Depuis l’alliance, les Français aiment les Américains davantage qu’ils ne les connaissent.

— Et nous ?

— Nous sommes des Varenne. Notre grand-père parlait français.

— Tu parles français comme un notaire de La Rochelle qui aurait passé sa vie dans une taverne anglaise.

Madeleine, depuis l’autre côté de la pièce, dit en français :

— C’est généreux.

Gabriel répondit dans la même langue :

— Je peux négocier.

— Tu peux commander du vin et insulter un fournisseur. Ce n’est pas pareil.

Luc éclata de rire sans comprendre toute la gravité de la conversation.

Gabriel regarda sa famille.

Le plan exigeait qu’il cesse de penser en termes de marchandises récupérables.

Les meubles resteraient. La maison pourrait être saisie. Les entrepôts seraient vendus ou confisqués. Les créances deviendraient douteuses.

Ce qui pouvait être transformé en lettres de change anonymes avait déjà commencé à sortir de New York par des circuits hollandais et danois.

Pas assez pour restaurer leur fortune.

Assez pour recommencer.

La troisième étape était Laurent.

Gabriel lui envoya une copie du vieux relevé de compte de 1768, avec une note :

L’ORIGINAL EXISTE. VENDREDI. ENTREPÔT DU LEVANT. SI VOUS VOULEZ VOTRE HISTOIRE, VENEZ L’ACHETER.

Laurent répondit :

VOUS N’AVEZ RIEN QUE JE NE PUISSE DÉTRUIRE.

Gabriel écrivit au-dessous :

ALORS VENEZ VOUS EN ASSURER.

La quatrième étape serait plus délicate.

Il fallait convaincre Ashcombe que Gabriel préparait une fuite après avoir vendu des noms rebelles.

Et convaincre Margaret que Gabriel préparait une fuite après avoir vendu des noms rebelles aux Britanniques.

Le même récit.

Pas deux mensonges contradictoires.

Un seul mensonge que chacun interpréterait selon sa peur.

Gabriel comprit que c’était la seule façon de battre Laurent.

L’homme l’avait presque détruit en comparant deux versions.

La dernière version devrait survivre à toute comparaison.

La rumeur de faillite produisit immédiatement des comportements que Gabriel avait anticipés et d'autres qu'il n'avait pas prévus.

Burke envoya une offre insultante pour l'Entrepôt du Levant. Halsey réclama le paiement anticipé d'une facture qui n'était pas encore échue. Un ancien client loyaliste proposa discrètement de transférer certaines cargaisons chez lui « pour les protéger des créanciers ».

En revanche, Ezra Cole, le boulanger, apporta trente livres qu'il devait seulement le mois suivant.

— Pourquoi payer maintenant ? demanda Gabriel.

— Parce que tout le monde dit que vous allez disparaître.

— Ce n'est pas une bonne raison pour accélérer un paiement.

— C'est une bonne raison pour ne pas laisser votre sœur courir après moi.

Claire, derrière le comptoir, sourit.

Après le départ de Cole, Gabriel regarda les pièces.

— Voilà qui complique ma théorie sur l'intérêt personnel.

— Tu pourrais simplement admettre qu'il est honnête.

— L'honnêteté peut être un intérêt à long terme.

— Tu es incurable.

Le même jour, un créancier nommé Samuel Horne vint menacer de saisir les stocks. Gabriel le laissa parler assez longtemps pour que deux dockers entendent tout.

— Vous me devez quatre cents livres ! cria Horne.

— Trois cent soixante-deux.

— Avec les frais !

— Les frais sont une invention de votre imagination.

— Et votre solvabilité, une invention de la vôtre !

Horne sortit en claquant la porte.

Gabriel se tourna vers Crow.

— Il était excellent.

— Il ne jouait pas.

— Encore mieux.

Pour donner du corps à la ruine, Gabriel cessa de s'habiller comme un homme prospère. Il porta deux jours de suite le même manteau. Il renvoya officiellement un jeune commis, puis continua à le payer en secret jusqu'à ce qu'il trouve une place chez un autre négociant.

— Vous auriez pu simplement me licencier, dit le garçon.

— J'aurais alors eu l'air cruel, pas ruiné.

— Quelle différence ?

Gabriel lui donna une lettre de recommandation.

— Pour vous, beaucoup.

Le garçon partit sans comprendre.

Gabriel non plus ne comprenait plus toujours où finissait la mise en scène et où commençaient ses vraies décisions.

Une faillite fictive obligeait à produire de vraies pertes. Une fausse mort exigerait bientôt de vraies séparations.

Le prix du mensonge final augmentait parce qu'il devait être payé en choses réelles.