Le Dernier Point
Lire le chapitre 10: The Palace
Le silence du palais était une chose vivante, une bête retenant son souffle entre les murs de pierre froide. Lise marchait derrière Jean-Luc, les semelles de ses souliers étouffées par le tapis épais du corridor. Chaque pas lui semblait un coup de tambour annonçant leur présence. La lumière de la lune filtrait à travers les hautes fenêtres, projetant des ombres dentelées qui dansaient comme des doigts accusateurs.
« Ici », murmura Jean-Luc en s'arrêtant devant une porte discrète, presque invisible parmi les panneaux de boiserie ouvragée. Il sortit un passe-partout de sa poche — un geste qui lui valut un regard appuyé de Lise.
« Tu avais dit que tu n'étais qu'un simple greffier.
— Un greffier qui a travaillé au Tribunal révolutionnaire. On y apprend beaucoup de choses, répondit-il en faisant jouer la serrure avec une habileté qui trahissait une pratique certaine.
La porte s'ouvrit sur l'ancienne chambre royale. L'air y était plus lourd, chargé de poussière et de souvenirs. Lise reconnut le lit à baldaquin, dépouillé de ses rideaux de soie, les murs nus où avaient jadis pendu des tapisseries de chasse. Son père lui avait décrit cet endroit dans ses lettres, il y a bien longtemps, quand elle était enfant et qu'il travaillait encore aux Tuileries comme maître tailleur attaché à la cour.
Le cœur de Lise battait si fort qu'elle eut peur de l'entendre résonner dans le silence. Elle laissa ses doigts courir le long du mur, cherchant le panneau que la note codée de son père décrivait. Une rose sculptée, dont le cœur devait céder sous une pression précise, trois pouces au-dessus de la plinthe.
« Jean-Luc, fais le guet, souffla-t-elle.
Il hocha la tête et se posta près de la porte, l'oreille tendue vers le couloir. Dehors, quelque part dans la nuit, des pas martelaient le pavé — une patrouille, sans doute. Ils n'avaient que peu de temps.
Lise trouva la rose. Un léger déclic sous son pouce, puis le panneau de bois glissa de côté avec un grincement à peine perceptible. Derrière, une cavité sombre et profonde — juste assez grande pour contenir un paquet enveloppé de toile cirée, ficelé d'une cordelette rouge.
Ses mains tremblaient en le saisissant. Sa mère avait cousu cette toile, elle en reconnaissait le point. Un point de bourdon, serré et régulier, la signature d'une couturière qui avait passé sa vie à rendre beau ce que la mort allait prendre. Lise eut un pincement au cœur. Sa mère avait elle aussi habillé les condamnés, avant de devenir l'un d'eux.
« C'est ça ? demanda Jean-Luc, sans se retourner. Les pages manquantes ?
— Je ne sais pas encore.
Elle défit la cordelette d'une main fébrile. À l'intérieur, non pas le papier sec du journal de son père, mais un lot de lettres pliées, scellées de cire. La cire portait un sceau qu'elle ne connaissait pas — un soleil levant, motif étrange pour ces temps de lumières républicaines. La première lettre, datée de l'été 1790, était adressée à sa mère.
Lise déplia la missive, lisant à la hâte dans la pâle clarté de la lune.
*Ma chère Antoinette,*
*Les nouvelles que tu m'apportes me remplissent d'espoir. Ton mari est un homme dévoué à la cause, comme je l'avais espéré. S'il continue à nous faire passer de tels renseignements, la Révolution pourra frapper vite et juste. Il risque tout pour nous, et je ne l'oublierai pas. Toi non plus, tu ne seras pas oubliée.*
La signature était une simple initiale : R.
Lise relut la lettre, puis une autre, plus datée. *Ton époux m'a fait parvenir les plans des écuries royales. L'accès au trésor sera plus facile que prévu. Sa couverture de tailleur de cour est parfaite.*
La terreur la saisit comme une main glacée autour de sa gorge. Elle relut encore, comme si les mots pouvaient changer de sens.
Ce n'était pas le journal d'un espion royaliste. C'étaient des lettres échangées entre sa mère et un correspondant révolutionnaire — et elles désignaient son père comme un agent au service de la République. Pierre Marchand n'avait jamais été royaliste. Il avait été un espion pour Robespierre lui-même, infiltré dans la cour pour en rapporter les secrets.
« Lise ? murmura Jean-Luc, inquiet. Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tout. Tout est faux.
Elle ne savait plus quoi croire. Les pages arrachées du journal de son père, les lettres cachées dans l'annexe, les confidences de Gaubert — tout racontait une histoire : celle d'un homme loyal à la couronne qui avait été trahi. Mais ces lettres racontaient une autre histoire. Une autre vérité.
Dans la troisième lettre, datée du printemps 1792, sa mère écrivait : *Nous savons maintenant que ta dernière mission doit rester secrète. Tu ne peux plus revenir vers nous, pas même vers moi. Si jamais tu es pris, nous nierons tout. Mais si tu parviens à découvrir qui a dénoncé notre réseau, rends-toi au Palais. Duval saura quoi faire.*
Duval. Son employeur. L'homme qui gardait les pages manquantes.
Lise froissa le papier dans sa main, les mots trouvant enfin un sens terrible. Ce n'était pas son père qui était en danger de trahison — c'était celui qui l'avait dénoncé aux autorités révolutionnaires. Un rival au sein même du Comité de salut public. Quelqu'un qui, aujourd'hui, dirigeait le tribunal qui condamnerait Pierre Marchand à la guillotine.
« On est dans la merde, souffla Jean-Luc dans son dos, la voix soudain serrée. J'entends des voix dans le corridor.
Lise remit les lettres dans leur toile cirée, la glissa dans sa cape dont elle noua les cordons. Elle ne pouvait pas les lire ici. Pas maintenant. Pas alors que des pas approchaient, lourds et réguliers, ponctués du cliquetis des baïonnettes.
Jean-Luc la saisit par le bras et l'entraîna vers la porte. Ils n'avaient pas le temps de refermer le panneau derrière eux. Le compartiment demeurait ouvert, béant, comme une bouche accusatrice.
Dans le corridor, deux gardes nationaux apparurent au détour. Torches en main, mousquets en bandoulière. Ils s'arrêtèrent en les voyant.
« Qui va là ? » aboya le plus grand des deux.
Le temps se figea. Lise sentit le poids des lettres contre sa poitrine, chaque missive comme une braise brûlant à travers sa cape. Elle chercha une parole, un mensonge — mais rien ne venait.
Jean-Luc s'avança d'un pas, le menton haut, une désinvolture presque insultante dans l'assurance de son geste. Il sortit de sa poche un document plié, frappé des sceaux du Tribunal révolutionnaire.
« Greffier Delacroix, du Comité de sûreté générale », dit-il d'un ton égal, méprisant presque. « Mission de perquisition ordonnée par le citoyen Darcelle. Voulez-vous vérifier mes ordres, ou préférez-vous expliquer au citoyen député pourquoi vous entravez une inspection nocturne ?
Le garde hésita. Son regard passa du document à Jean-Luc, puis à Lise, et finalement à l'état de sa tenue — un habit de travail, une aiguille plantée dans le revers.
« Et elle ? demanda-t-il.
— La citoyenne Marchand, couturière du palais. Elle m'accompagne pour inventorier les effets personnels des ci-devant capables d'être revendus à la Nation. Une paperasse ennuyeuse, mais nécessaire.
Le garde prit le document, l'examina à la lueur de sa torche. Lise retint son souffle. Le sceau était celui de Darcelle — elle l'avait vu le jour de son rendez-vous — et il semblait authentique. Mais combien de temps Jean-Luc pourrait-il soutenir ce mensonge avant que les gardes ne décident de vérifier ?
Après une éternité qui dura trois secondes, le garde rendit le pli à Jean-Luc avec un grognement.
« Pressez-vous. Les patrouilles se multiplient cette nuit. On dit qu'il y a des espions dans le palais.
Jean-Luc inclina la tête et guida Lise vers l'escalier, d'un pas calme qui contrastait avec les battements furieux de son cœur à elle. Ils descendirent les marches, traversèrent le grand salon désert, franchirent enfin une porte de service donnant sur les jardins.
La nuit les enveloppa comme un voile de protection.
Lise ne reprit sa respiration qu'une fois la Seine en vue, les quais déserts sous la lune pâle. Elle s'arrêta, se tourna vers Jean-Luc.
« Mon père n'était pas un espion royaliste. Il travaillait pour les Révolutionnaires. Et celui qui l'a dénoncé est à la tête du tribunal.
Jean-Luc ne répondit pas. Mais dans la lueur des réverbères, son visage semblait soudain étranger, taillé dans la pierre de ce palais qu'ils venaient de fuir. Lise chercha ses yeux — mais il détourna le regard.
« Tu le savais, dit-elle, sa voix tremblant d'une colère sourde. Tu savais, n'est-ce pas ? Qui est cet homme ?
Jean-Luc ouvrit la bouche. Mais il ne répondit pas — et son silence fut plus éloquent que tous les mensonges.