Le Dernier Point
Lire le chapitre 11: The Turn
Il faisait froid dans le cabinet du palais, un froid de pierre et de poussière qui semblait émaner des murs eux-mêmes. Lise tenait les lettres de ses doigts tremblants, le papier jauni craquant sous ses phalanges. Jean-Luc se tenait près de la fenêtre, le visage à moitié dans l'ombre, sa silhouette immobile comme une sentinelle.
« Il faut que tu voies celle-ci », murmura-t-elle, sans lever les yeux.
Il s'approcha, ses bottes résonnant sur le parquet. Elle lui tendit la lettre, datée du 12 mars 1792, signée d'un nom qu'elle ne connaissait pas : un certain Bureau, agent du Comité de salut public. Le texte était court, incisif, militaire dans son ton.
*« Citoyen Marchand, votre infiltration du réseau royaliste de la rue Saint-Honoré est couronnée de succès. Nous avons intercepté trois courriers. Poursuivez votre couverture. Le Comité compte sur vous pour identifier les traîtres au sein de notre propre camp. La Révolution vous doit une dette que nous honorerons. »*
Lise relut la phrase trois fois. *Infiltration*. *Couverture*. Les mots tournaient dans sa tête comme des couteaux.
« C'est une erreur », dit-elle, la voix cassée. « Mon père était... le journal de son père... »
Elle cherchait dans la pièce un repère, un point fixe. Ses yeux tombèrent sur le portrait d'un officier sur le mur, mais c'était la Révolution qui les regardait, dévorant ses propres enfants.
Jean-Luc ne répondit pas immédiatement. Il regardait la lettre, son visage indéchiffrable.
« Elle n'est pas une erreur », dit-il enfin, doucement. « Ton père était un agent du Comité. Il a traqué les royalistes pendant des années. Il a risqué sa vie chaque jour, et il a payé le prix quand un rival l'a dénoncé comme traître pour protéger sa propre peau. »
Lise secoua la tête. « Alors le journal... »
« Le journal était une couverture. Un leurre. Ton père l'a écrit pour donner l'impression d'un royaliste convaincu, au cas où quelqu'un le trouverait. Mais les lettres— » il désigna la liasse sur la table, « —ce sont ses vraies instructions. »
Elle sentit le sol se dérober sous elle. Tous ses souvenirs, toutes ses certitudes sur l'homme qui l'avait élevée, qui lui avait appris à coudre en lui murmurant des airs de la Cour, se brisaient comme du verre. Elle avait cru qu'il était un sympathisant royaliste, un rêveur nostalgique. Il était un révolutionnaire déguisé en ange du passé.
« Et toi », dit-elle lentement, se tournant vers lui. « Tu l'as arrêté. Tu m'as dit que c'était lui qui l'avait demandé, que c'était la seule façon de le sauver. »
Jean-Luc soutint son regard. « C'est vrai. Il savait que le coup venait de l'intérieur du Comité. Il a préféré être arrêté par moi plutôt que par ses assassins. C'était son choix. »
« Mais tu ne m'as pas dit qu'il était un agent. Tu me regardais fouiller dans son passé, me débattre avec ses mensonges... tu m'as laissée chercher, souffrir, douter. »
« Je ne pouvais pas révéler son réseau. Ce n'était pas ma décision. »
« Et maintenant ? Maintenant, pourquoi est-ce que tu me montres ces lettres ? »
Il détourna le regard. Un long silence s'installa, traversé par le grondement lointain d'un chariot dans la cour. Quand il parla, sa voix était plus basse, comme s'il craignait que les murs eux-mêmes n'aient des oreilles.
« Parce que j'ai besoin que tu comprennes. Tout n'est pas ce qu'il semble. Ni ton père, ni moi. »
Lise laissa tomber les lettres sur la table. Elle croisa les bras, sentant le froid la pénétrer jusqu'aux os.
« Qu'est-ce que tu veux dire par là ? »
Jean-Luc fit un pas vers elle, puis s'arrêta. Il baissa les yeux, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, elle le vit hésiter, tourmenté, combatif en lui-même.
« Je n'ai jamais été simple clerc », dit-il. « J'appartiens à une cellule. Pas celle du Comité. Pas celle de ton père. Une autre. »
Lise sentit son cœur se serrer. « Une cellule royaliste. »
Il ne confirma ni n'infirma. Il la regarda, et dans ses yeux elle vit une chose qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant : le poids d'un masque porté trop longtemps.
« J'ai été affecté à la surveillance de Darcelle. Il était le lien entre le Comité et les informateurs. J'avais pour mission de m'infiltrer dans son entourage, de gagner sa confiance, de découvrir ce qu'il savait sur le réseau de ton père. »
« Et moi ? » Lise entendit sa propre voix devenir aiguë, presque enfantine. « J'étais une mission ? Une façon d'accéder aux documents de mon père ? »
« Non. » Il dit ce mot avec une violence qui la surprit. « Tu n'as jamais été une mission. Tu es apparue dans mon chemin, et j'ai fait ce que j'avais à faire. Je t'ai suivie. Je t'ai protégée. Je croyais que tu étais... »
Il ne termina pas sa phrase. Mais dans ses yeux, elle vit quelque chose qui ressemblait à de la peur. Pas la peur des gardes ou des dénonciateurs. La peur d'être découvert, enfin, pour ce qu'il était.
« Tu m'as utilisée », dit Lise, la voix tremblante. « Tu savais que les lettres étaient au palais. Tu savais que je pouvais entrer avec mes livraisons. Tu avais besoin que je les trouve pour toi. »
« C'est faux. Je ne savais pas ce que contenait cette planque. Ton père ne la révélerait à personne, pas même à ses plus proches agents. Il me l'avait dit : les preuves contre son accusateur resteraient cachées jusqu'à ce qu'il soit mort. »
Lise déglutit. « Mort ? »
« Il savait que Darcelle le tuerait. C'était une question de temps. Il voulait que ses documents soient découverts après, pour que justice soit faite. Mais il comptait sur moi pour te les transmettre. Moi, Lise. »
Elle recula, ses talons heurtant une chaise. Elle cherchait des mots, mais ils refusaient de venir. Le monde qu'elle connaissait, le monde qui était déjà fragile depuis la découverte du journal, s'était effondré une seconde fois. Son père était un héros de la Révolution. Jean-Luc était un espion royaliste. Et elle, la petite couturière des condamnés, se tenait entre deux feux sans savoir où se trouvait sa propre loyauté.
« Pourquoi maintenant ? » demanda-t-elle, la voix blanche. « Pourquoi me confier tout cela maintenant ? »
Jean-Luc jeta un regard vers la porte, comme si le temps pressait.
« Parce que Darcelle sait que nous sommes ici. Parce que les gardes arrivent. Et parce que si tu veux sauver ton père, tu dois savoir qui tu es vraiment, et qui tu auras en face de toi. »
Un bruit de pas dans le couloir fit vibrer la poussière. Jean-Luc saisit la main de Lise et la serra fort.
« Viens. Il y a une issue par les cuisines. Mais il faut y aller maintenant. »
Elle le suivit, le cœur cognant dans sa poitrine, le visage de son père et le nom de Jean-Luc s'enchevêtrant dans son esprit comme des fils qu'elle ne saurait jamais comment démêler.
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