Le Dernier Point
Lire le chapitre 9: The Name
La pluie tambourinait contre les volets de la chambre de bonne où Jean-Luc avait trouvé refuge. Lise était assise en tailleur sur le matelas de paille, le journal de son père ouvert sur ses genoux, les pages humides de ses doigts. Elle avait lu et relu chaque ligne, cherchant un indice qu'elle aurait manqué, une phrase en trop, un mot qui clocherait.
« Il y a une page qui manque », dit-elle sans lever les yeux. « Mais ce n'est pas la seule chose qui a été retirée de ce cahier. »
Jean-Luc s'approcha, s'accroupit à côté d'elle. Son souffle sentait le café froid et la rue. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Regarde. » Elle écarta les pages centrales du carnet, révélant la couture du dos. Les fils étaient neufs, d'un blanc cru qui jurait avec le parchemin jauni. « Quelqu'un a recousu ce cahier. Après en avoir arraché des pages. Mais aussi, peut-être, après en avoir ajouté. »
Elle sortit la lame de ses ciseaux de couture de sa poche – elle ne sortait plus jamais sans – et coupa délicatement les fils. Le dos du carnet s'ouvrit comme une bouche. Entre les cahiers de papier, une fine bande de tissu était collée, repliée sur elle-même.
« Du lin », murmura Lise en la dépliant. « C'est du lin de qualité. On en trouve chez les drapiers du Palais-Royal, mais aussi... »
Elle s'arrêta. Des lettres minuscules, à l'encre délavée, couvraient le tissu. Une écriture qu'elle connaissait – la même que celle du journal, mais plus penchée, plus pressée.
« Qu'est-ce que ça dit ? » demanda Jean-Luc.
Lise déchiffra lentement, ses lèvres bougeant à peine. « Je sais qui a fabriqué l'accusation. Mon nom sur la liste était une vengeance, pas une justice. La vérité, Élisabeth, se trouve là où le roi a dormi. »
Elle releva la tête. Jean-Luc la regardait, les sourcils froncés.
« La vérité où le roi a dormi », répéta-t-il. « C'est une énigme. Une de plus. »
« Non. » Lise se leva, le tissu serré dans son poing. « Ce n'est pas une énigme. C'est une adresse. »
Elle traversa la pièce en deux enjambées, écarta le rideau qui tenait lieu de fenêtre. Dehors, les toits de Paris s'étendaient sous un ciel gris perle. Au loin, la silhouette massive des Tuileries se découpait sur l'horizon.
« Le roi a dormi aux Tuileries », dit-elle. « Louis XVI y a passé des années avant d'être transféré au Temple. Sa chambre est toujours là, avec ses meubles, ses tapisseries. Ils en ont fait un musée, mais ils n'ont rien déplacé. »
Jean-Luc se mit à marcher de long en large, les mains derrière le dos. « Lise, les Tuileries sont gardées. C'est l'une des résidences officielles de la Convention. On ne peut pas y entrer comme dans un moulin. »
« On peut si on a un laissez-passer et une bonne raison. » Elle sortit le sésame que Darcelle lui avait donné, le fit tourner entre ses doigts. « Darcelle m'a accordé l'accès aux bâtiments administratifs pour livrer la robe de sa femme. Les Tuileries abritent plusieurs bureaux de la Convention. »
« Et une fois à l'intérieur, tu vas faire quoi ? Demander où se trouve l'ancienne chambre du roi ? »
« Non. » Lise secoua la tête. « Je vais suivre le fil. »
Elle retourna vers le journal, feuilleta rapidement les pages. « Mon père était un homme méthodique. Chaque entrée est datée, chaque endroit est nommé. Il a écrit ici une entrée datée du 19 septembre 1792 – le lendemain des massacres de Septembre. Une entrée qu'il a ensuite recouverte d'écriture, comme s'il voulait la cacher à la lecture rapide. »
Elle posa son doigt sur une ligne presque effacée, sous le texte principal. « 'Le tapissier a fini la tenture de la chambre bleue.' »
Jean-Luc s'immobilisa. « La chambre bleue ? »
« La chambre du roi, aux Tuileries. » Lise sourit pour la première fois depuis des heures. « Mon père connaissait quelqu'un parmi les tapissiers. Il a pu cacher la page dans les murs ou dans le mobilier. Il savait que le palais deviendrait un musée, que personne ne dérangerait les tentures. »
« Sauf que ce n'est pas si simple. » Jean-Luc s'accroupit à nouveau, prit le tissu entre ses doigts. « Tu dis que quelqu'un a recousu ce carnet après coup. Qui ? Ton père ? Ou celui qui a dérobé la page des noms ? »
La question resta suspendue dans l'air. Lise n'y avait pas pensé. Si quelqu'un avait recousu le carnet après avoir volé la page, il savait aussi ce que contenait le tissu dans le dos. Il savait peut-être déjà où trouver la vérité.
« Il faut y aller maintenant », dit-elle. « Avant que quiconque découvre ce que nous avons trouvé. »
« Maintenant ? » Jean-Luc jeta un regard vers la fenêtre. « Il est à peine quatre heures. Les rues seront encore pleines de monde pendant une heure, mais les gardes du palais changent à cinq heures. C'est le moment le plus risqué. »
« C'est aussi le moment où personne ne s'attend à ce qu'on tente quoi que ce soit. » Lise rangea le tissu dans la poche intérieure de sa veste, contre son cœur. « Et puis, une couturière qui livre une robe au palais ne semble jamais suspecte. »
Elle sortit de son sac le paquet soigneusement enveloppé – la robe qu'elle avait cousue pour Madame Darcelle. Le tissu bleu nuit était parsemé de petites fleurs brodées d'argent, un travail de quatre nuits. Elle l'avait terminée la veille, sans savoir à quel point elle en aurait besoin. Le hasard servait parfois mieux que les plans.
« Tu restes dehors », dit Jean-Luc, se levant.
« Quoi ? »
« Tu ne vas pas entrer seule. Je connais les couloirs des Tuileries mieux que toi. » Il prit sa veste, l'enfila rapidement. « J'ai accompagné des huissiers qui venaient porter des documents. Je sais où se trouvent les anciens appartements royaux. Et j'ai un laissez-passer de la sûreté qui me permet de circuler dans les bâtiments administratifs. »
« Jean-Luc, si quelqu'un te reconnaît... »
« Personne ne me reconnaîtra. Je suis un archiviste, pas un député. » Il sortit une écharpe de sa poche, s'enroula le cou de manière à masquer le bas de son visage. « Et toi, tu es une couturière qui livre une robe. C'est le meilleur déguisement qu'on puisse trouver. »
Lise hésita. Ses doigts trouvèrent la blessure à sa paume – la coupure qu'elle s'était faite en s'échappant de l'annexe. La douleur lui rappelait qu'elle n'était plus une simple couturière. Elle était une fugitive, la fille d'un espion, à la recherche d'une vérité qui pouvait la tuer.
« D'accord », dit-elle enfin. « Mais si nous nous séparons, nous nous retrouvons à la fontaine de la place du Carrousel, dans deux heures. Si l'un de nous n'est pas là à sept heures... »
« À sept heures, l'autre part. » Jean-Luc lui tendit la main. « Sans se retourner. »
Elle la serra. Sa main était chaude, ferme. « Sans se retourner. »
Ils sortirent dans la rue. La pluie s'était arrêtée, mais l'air gardait cette odeur de terre mouillée et de fumée qui caractérisait Paris à la fin de l'automne. Les rues se vidaient lentement, les boutiques fermaient leurs volets. Lise marchait d'un pas rapide, le paquet de la robe serrée contre elle, Jean-Luc à ses côtés. Ils prenaient soin de ne pas se toucher, de ne pas échanger un regard. Deux passants anonymes, rien de plus.
Devant les grilles des Tuileries, Lise montra son laissez-passer à la sentinelle. L'homme la dévisagea longuement, puis leva les yeux vers Jean-Luc.
« Et lui ? »
« Mon aide », répondit Lise d'une voix assurée. « Le colis est lourd. J'ai besoin qu'il me le porte jusqu'à l'atelier de couture, au premier étage. La citoyenne Darcelle m'attend. »
Le garde haussa les épaules et les laissa passer. Ils franchirent la grille, traversèrent la cour. Lise sentait son cœur battre dans sa gorge. Devant elle, le palais s'élevait, immense et silencieux, ses fenêtres noires reflétant le ciel gris. Quelque part dans ses murs, sous une tenture bleue, la vérité attendait.
« La chambre du roi est au premier étage, à l'angle nord-est », murmura Jean-Luc. « Il faut longer les anciens salons de réception pour y arriver. Il y aura peut-être des gardes. On improvisera. »
Ils entrèrent par la porte latérale, celle qu'on utilisait pour les livraisons. Un long couloir s'ouvrait devant eux, des tapisseries poussiéreuses aux murs, des bustes de marbre posés sur des consoles. Lise avançait, comptant les portes, se repérant grâce aux descriptions du journal de son père.
C'est alors qu'elle entendit des voix. Des voix masculines, étouffées, qui semblaient venir d'une pièce voisine. Elle s'immobilisa, mit un doigt sur ses lèvres. Jean-Luc la tira dans une alcôve masquée par une tenture.
« ...il a été transféré au Temple, mais son temps est compté. Robespierre a signé l'ordre. Il veut que l'exécution ait lieu avant la fin de la semaine. »
Lise retint son souffle. La voix était familière. Une voix posée, cultivée, avec cette pointe d'autorité qu'elle avait entendue la veille dans le bureau de Darcelle.
« Et la fille ? demanda une autre voix. Elle a trouvé le journal ? »
« Elle l'a. Mais elle ne sait pas ce qu'il contient vraiment. Pas encore. Et si elle le découvre, elle sera trop tard. Le bûcheron est déjà en marche. »
Le bûcheron. Le mot fit l'effet d'un coup de poing dans le ventre de Lise. C'était le surnom que donnait son père à l'exécuteur – celui qui avait tué sa mère, celui qui avait dénoncé Pierre.
La voix de Darcelle résonna de nouveau : « Peu importe. Dans trois jours, tout sera fini. Et le nom Marchand ne sera plus qu'une pierre dans la fosse commune. »
Lise ferma les yeux. La page manquait peut-être une pièce du tableau. Mais le tableau, lui, était complet : Darcelle n'était pas seulement l'homme du scalpel. Il était l'homme qui voulait la mort de son père.
Et il savait qu'elle était là.