Le Dernier Point
Lire le chapitre 12: Aftermath: The Confession
Les cuisines du palais sentaient la graisse rance et le charbon froid. Lise pressa le rouleau de lettres contre sa poitrine, le souffle court, les ombres des chaudrons géants dansant autour d'eux comme des spectateurs silencieux. Les voix des gardes s'estompaient dans les corridors au-dessus, mais elle n'osait pas encore respirer.
Jean-Luc la tira derrière un billot de boucher, sa main ferme sur son poignet. Dans la pénombre, ses yeux cherchaient les siens avec une intensité qui la brûlait.
— Il faut sortir d'ici, murmura-t-il. Le passage des égouts derrière les celliers.
Elle ne bougea pas. Les lettres pesaient contre elle comme un aveu.
— Pas avant que tu m'aies dit la vérité.
Il se figea. Un muscle tressaillit sous sa mâchoire.
— Lise, nous n'avons pas le temps...
— Tu as eu le temps de me mentir depuis le premier jour. Tu as eu le temps de te glisser dans mon atelier, dans mes confidences, dans mes nuits sans sommeil. Alors tu prendras le temps de me dire qui tu es vraiment.
Le silence s'étira entre eux, troublé seulement par le goutte-à-goutte d'un robinet mal fermé. Jean-Luc ferma les yeux un instant, et quand il les rouvrit, quelque chose avait changé dans son regard. Le masque du commis zélé était tombé.
— Je suis au service du comte de Provence.
Les mots tombèrent comme des pierres dans l'eau stagnante.
— Les royalistes en exil ont leurs propres réseaux à Paris. Des espions, des agents, des hommes qui n'ont pas renoncé à restaurer le trône.
Lise sentit le sol se dérober sous elle. Elle avait su, bien sûr. Tout en elle l'avait su depuis les révélations de la veille. Mais l'entendre dire, le voir dépouillé de ses mensonges, c'était une autre blessure.
— Tu m'as utilisée.
— Oui.
La franchise la désarma. Elle avait préparé des reproches, des accusations, et il les accueillait avec une honnêteté nue qui la laissait sans armes.
— Le jour où j'ai appris que Pierre Marchand avait caché des documents aux Tuileries, j'ai vu en toi le moyen d'y accéder. Une couturière qui livre les robes de la citoyenne Darcelle. Qui connaît les couloirs, les gardes, les habitudes du palais.
— Et moi ? Je n'étais qu'un moyen ?
Il s'approcha d'un pas. Elle recula contre la pierre humide du mur.
— Au début, oui. Je ne te mentirai pas là-dessus. Mais Lise, tu ne peux pas savoir ce que c'est que de passer des semaines à côté de toi. À te regarder coudre des linceuls pour des innocents avec la dignité d'une reine. À entendre ta voix quand tu parles de ton père. À te voir te battre pour lui avec une foi que même les révolutionnaires n'ont plus dans leur propre cause.
Sa main se leva, hésita, retomba.
— Je suis tombé amoureux de toi sans y être préparé. Et chaque jour qui passait, mon mensonge me pesait davantage. Mais ma cause... ma cause est plus haute que mes sentiments.
— Plus haute que nous ?
— Plus haute que moi. La monarchie est la seule chose qui peut sauver la France du chaos. Je le crois de toute mon âme. Et toi aussi, tu le croyais autrefois.
Elle détourna le regard. Les lettres de son père lui brûlaient les doigts. Pierre Marchand, qui avait prêté serment à la Nation. Qui avait trahi la cour pour la République. Qui aurait donné sa vie pour la cause qu'il servait en secret.
— Tu te trompes, dit-elle doucement. Mon père n'était pas un royaliste. Il était un espion de la République.
— Je sais.
Elle le regarda, déconcertée.
— Je l'ai su avant toi. C'est aussi pour cela qu'on m'a envoyé. Darcelle pensait que Pierre avait retourné sa veste, qu'il servait encore les Bourbons. Mes supérieurs voulaient que je découvre la vérité avant que les documents ne tombent entre de mauvaises mains.
— Mais les documents ne parlent pas de royalistes. Ils parlent d'un réseau de la République. De la trahison de Darcelle. De...
Elle s'arrêta. Une horloge invisible sonna quelque part dans le palais.
— Attends. Tu dis que tu le savais. Alors pourquoi continuer ? Pourquoi m'accompagner dans cette chasse si tu connaissais déjà la vérité ?
Jean-Luc passa une main dans ses cheveux, un geste d'épuisement qui le rendait soudain très jeune.
— Parce que je t'aimais. Parce que je pensais que si nous trouvions les preuves ensemble, peut-être... peut-être que tu comprendrais que certaines loyautés dépassent les causes politiques. Que nous étions du même côté, toi et moi. Que ton père, en servant la République, servait aussi une certaine idée de l'honneur que je partage.
— Et c'est pour cela que tu me caches toujours quelque chose. Je le vois dans tes yeux, Jean-Luc. Il y a un nom que tu n'as pas prononcé.
Il baissa la tête. Un long frisson parcourut son corps, comme s'il se préparait à sauter dans un vide.
— Fouquier-Tinville, murmura-t-il enfin.
Le nom frappa Lise comme un coup de poing. Le chef du Tribunal révolutionnaire. L'homme aux mille morts. L'architecte de la Terreur.
— C'est lui qui a ordonné l'arrestation secrète de ton père. Pas Darcelle. Darcelle n'était que son instrument, celui qui a préparé le dossier pour le faire accuser. Mais la décision... la décision venait d'au-dessus.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que mon réseau m'a donné cette information. Les royalistes ont leurs sources au Tribunal. Nous sachions tout de Fouquier-Tinville. Tous les dossiers passent entre ses mains. Et ton père était un danger pour lui.
— Un danger ? Pierre Marchand, tailleur de pierre devenu espion ?
— Il avait des preuves contre Fouquier-Tinville. Des preuves que le président du Tribunal acceptait des pots-de-vin pour certains acquittements. Qu'il falsifiait des preuves contre des innocents. Et ton père avait résolu de le dénoncer au Comité de salut public.
Lise porta la main à sa bouche. Les pièces du puzzle s'assemblaient avec une clarté douloureuse.
— Alors Fouquier-Tinville l'a fait arrêter avant qu'il ne puisse parler. L'a fait condamner sans procès public. Et Darcelle...
— Darcelle a organisé la machination. C'est lui qui a fabriqué les fausses preuves de trahison. C'est lui qui a fait disparaître les témoins qui auraient pu innocenter ton père.
— Et c'est Darcelle qui a posé le piège dans l'atelier. Le scalpel à son nom...
— Il voulait te faire peur. Te faire comprendre que tu étais surveillée. Il se doutait que Pierre t'avait laissé des indices, mais il ne savait pas où les chercher. Alors il t'a laissée vivre dans l'espoir que tu le mènes à eux.
Lise s'appuya contre le mur, les jambes soudain incapables de la porter. Tout ce qu'elle avait cru savoir sur son père, sur Jean-Luc, sur le monde même où elle vivait, vacillait comme une flamme dans le vent.
— Pourquoi me dis-tu tout cela maintenant ? demanda-t-elle.
Jean-Luc s'approcha d'elle, cette fois sans qu'elle recule. Il prit ses mains dans les siennes, les serrant comme s'il avait peur de les voir s'envoler.
— Parce que je ne veux plus te mentir. Parce que si nous devons affronter ce qui vient, je préfère le faire avec toi, dans la vérité, même si elle doit nous séparer après.
Sa voix se fit plus basse, presque un souffle.
— Et parce que tu as raison. Tu as besoin de mon aide pour sauver ton père. Et moi... j'ai besoin de toi pour me rappeler pourquoi j'ai commencé ce combat. Pour l'innocence. Pour la justice. Pour des choses qui dépassent les drapeaux.
Lise regarda cet homme qui se tenait devant elle, les traits marqués par les mensonges et la loyauté mêlés. Il aurait pu la laisser tomber. Il aurait pu fuir dès qu'il avait obtenu ce qu'il voulait. Mais il était là, les mains tremblantes et le cœur ouvert, lui offrant une alliance fragile dans l'obscurité des cuisines du palais.
Peut-être était-ce la folie. Peut-être était-ce l'épuisement. Peut-être était-ce l'amour.
— J'ai besoin de toi, dit-elle enfin. Pour sauver mon père, j'ai besoin de toi.
— Et moi de toi. Pour me rappeler qui je suis.
Les bruits de bottes résonnèrent de nouveau dans les escaliers proches. Les gardes avaient dû s'apercevoir de leur disparition.
Jean-Luc se redressa, le regard clair.
— Alors il faut nous dépêcher. Fouquier-Tinville ne nous laissera pas approcher de Pierre sans se battre.
— Comment veux-tu le vaincre ? Le Tribunal est sa chose. Chaque juge lui doit sa place. Chaque dénonciateur travaille pour lui.
— Pas la presse.
Il sourit, et pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, ce sourire n'était pas un masque.
— Il y a à Paris un journaliste qui n'a peur ni de Dieu ni du Tribunal. Un homme qui a déjà publié des articles contre Fouquier-Tinville sans se faire arrêter.
— Le Père Duchesne ?
— Pas celui-là. Un plus discret, plus dangereux. Il édite un feuille clandestin qui circule sous le manteau. Les sans-culottes le lisent dans les faubourgs. Les députés le lisent en cachette à l'Assemblée. Si nous lui donnons les lettres de ton père...
— Nous exposons le complot. Nous sauvons mon père.
Il acquiesça. Puis il se pencha et déposa un baiser sur son front, si léger qu'elle se demanda si elle l'avait rêvé.
— Allons-y. Avant qu'ils ne trouvent les cuisines.
Il ouvrit une porte de service donnant sur un couloir étroit. Lise inspira une dernière fois l'odeur de charbon et de graisse, puis le suivit dans la nuit parisienne, les lettres de son père battant contre son cœur comme un second pouls.
La pluie avait cessé. La ville de la République s'étendait devant eux dans le silence trompeur d'avant l'orage.
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