Le Dernier Point
Lire le chapitre 13: The Plot
Ils s'étaient arrêtés dans la fumée d'un cabaret, pressés contre une table de bois collante dans un recoin que personne ne regardait. Lise n'avait pas encore cessé de trembler, les doigts refermés sur la serviette de cuir contre son ventre, comme si le papier pouvait disparaître si elle relâchait sa garde.
L'autre côté de son esprit, l'artisan, celui qui comptait les points et les mesures, observait la salle : les buveurs aux mains sales, une femme rousse qui riait trop fort, un vieil homme qui s'était endormi sur son verre. Toutes ces âmes qui applaudissaient à la chute des têtes, à l'exécution des traîtres.
Traître. Le mot sonnait différemment maintenant, quand elle pensait à son père.
« Il n'a jamais été royaliste, murmura-t-elle. Toutes ces années, que je le croyais encore de l'autre côté, il servait la République plus fidèlement qu'aucun d'eux. »
Jean-Luc posa ses mains sur les siennes. Il avait le pouce gercé, et les jointures de l'index écorchées — des mains de travailleur, de copiste, de passeur. Des mains qui savaient fouiller dans les archives secrètes du pouvoir et disparaître sans laisser de trace.
« Il a été arrêté sur ordre de Fouquier-Tinville, dit-il à voix si basse qu'elle dut lire sur ses lèvres. Ton père avait trouvé quelque chose que le Tribunal voulait étouffer. Darcelle n'était qu'un rouage. Le vrai commanditaire, c'est l'homme qui fait tomber les têtes. »
Lise recula, sentant le goût du vin tourner dans sa bouche. Antoine Fouquier-Tinville. L'accusateur public, celui qui envoyait ses listes au Comité de Salut public sans jamais en rayer une ligne. On racontait qu'il achetait ses plumes en gros, par douzaines, tant il signait d'actes d'accusation.
« Et mon père... il avait découvert quoi ? »
Jean-Luc hésita. C'était un homme qui pesait chaque mot comme une pièce d'or avant de la dépenser, et son visage - elle commençait à le lire - disait plus que ses lèvres. Il savait des choses. Il en avait toujours su, depuis le premier jour.
« Concentrons-nous sur ce que nous savons : les lettres que tu as dans ce paquet. Elles révèlent que Pierre a infiltré un réseau royaliste pour le compte de la République, mais que ce réseau était dirigé par quelqu'un à l'intérieur du Tribunal. Fouquier-Tinville a ordonné l'arrestation de ton père pour que personne ne remonte à ce nom. »
— Tu savais, dit-elle soudain. Tu savais depuis le début qu'il était du côté de la République, et tu ne l'as pas dit.
« Si je te l'avais dit, tu n'aurais pas cherché les lettres. Et je devais les trouver pour mes maîtres. » Il passa une main dans ses cheveux, visage épuisé. « Mais c'était avant de savoir que tu serais là, à chaque étape de la route. »
— Et maintenant qu'il le sait ?
Il y eut un silence où les bruits du cabaret parurent se retirer : le grattement des gobelets, les murmures, les accords d'un violon au loin.
« Maintenant, j'ai choisi mon camp, et c'est le tien. Même si cela signifie remettre ces lettres à un imprimeur jacobin qui dénoncera peut-être mes propres contacts pour en tirer un meilleur titre. »
Lise déboucha le paquet, sortit une des lettres. De l'écriture de sa mère - cette calligraphie élégante qui avait rempli les lettres d'amour de son père, et, plus tard, d'autres messages, en codes et signets, que Lise n'avait jamais pu déchiffrer. Elle n'avait jamais compris pourquoi sa mère avait tenu une correspondance si secrète, une femme qui semblait faire des cachemires de ses jours, jusqu'à ce que la maladie l'emporte un hiver.
La lettre, datée du mois où elle était morte, était adressée à quelqu'un qui signait simplement « V. ». C'était une lettre d'avertissement. Elle listait trois noms dans le Comité, des hommes qui faisaient commerce de la Terreur comme on négocie du grain, et décrivait une liste d'exécution, qui était dans la poche de Fouquier-Tinville, et une liste réelle, celle qui envoyait au tribunal uniquement des ennemis politiques. Pierre avait promis de livrer la « liste réelle » à un journal. Mais il avait été arrêté avant de le faire.
« À qui devons-nous la remettre ? »
— Il y a un imprimeur, Hébert. Pas le Cordelier — un autre, Jean-Baptiste Hébert, rue de la Vieille-Draperie. Il imprime des pamphlets anonymes qui circulent sous les portes et dans les égouts de la Convention. Radical, indépendant, protégé par personne, et donc dangereux pour tout le monde. C'est le seul homme qui prenne le risque de publier des documents compromettant le Tribunal.
— Tu lui as déjà donné des documents ?
Jean-Luc ne répondit pas tout de suite. Dans ses yeux, Lise crut voir son passé défiler : des rencontres dans des ruelles, des paquets remis contre de la monnaie, des noms de sources qui étaient peut-être mortes à cause d'un titre trop sensationnel, d'un papier trop épais.
« Il ne nous trahira pas, dit-il enfin. Mais il va demander une preuve en avant-première. Une lettre qu'il pourra examiner. Et si nous lui donnons le mauvais spécimen, tout est perdu. »
Lise examina la lettre devant elle. La liste réelle commençait par le nom de son père, Pierre Marchand. Exécution prévue dans trois jours. Elle plia le document sans le rompre.
— Nous irons demain à l'aube. Moi seule, peut-être mieux préparée que toi à vendre à un éditeur. J'ai négocié des livraisons de soie avec des marchands plus retors que ton imprimeur.
Jean-Luc sourit dans la pénombre. Un sourire fané, mais loin des anciens regards fuyants qu'il avait eus quand ils se parlaient encore derrière un écran de mensonges.
« Demain. J'ai un contact dans la garde du Palais qui peut nous faire passer dans la rue de la Vieille-Draperie sans que personne nous suive. »
— Et toi ? Tes maîtres, ce qu'ils te reprocheront ?
Jean-Luc haussa les épaules. Mais quelque chose tressaillit autour de son œil, une contraction rapide, comme une douleur qu'il avait l'habitude de cacher. « Mes maîtres se soucient de ce que ces lettres révèlent de leur réseau, pas de son bonheur. Ils en tireront peut-être parti, peut-être pas. Mais je ne les ai jamais servis pour leur plaire. »
Une vague monta de la rue : des cris, des claquements de pas. La garde nationale passait, leurs chants révolutionnaires traversant les murs du cabaret comme une lame d'acier. Les buveurs se turent, l'espace d'un instant, avant de reprendre leurs discussions en chuchotant.
Lise rangea soigneusement les lettres dans la doublure de sa robe, à l'endroit même où elle cousait des ourlets secrets pour d'autres clientes. Elle avait l'habitude de coudre ses secrets, mais aujourd'hui, c'étaient ses secrets qui la cousaient.
— Il reste une chose, dit-elle au moment de se lever.
— Quoi ?
Elle le regarda dans les yeux, sans une fissure dans la voix. « Si ces lettres parviennent à la presse et que nous exposons Fouquier-Tinville, il réagira. Peut-être pas en s'attaquant à moi - ce serait trop visible - mais en accélérant l'exécution de mon père. Ajouter un nom à la liste coûte peu, mais en retirer un... » Elle sortit l'aiguille qu'elle gardait toujours au revers de sa manche, la fit tourner entre ses doigts. « Il faudra peut-être que je parvienne en prison avant la publication du pamphlet, pour prévenir mon père. Et j'aurai besoin de tes contacts pour entrer à la Conciergerie. »
Il ne dit pas oui. Il la regarda un long moment dans la pénombre du cabaret, comme s'il avait en face de lui une énigme plus difficile que tous les codes et toutes les conspirations auxquels il avait été mêlé. Puis il prit une profonde inspiration.
« Demain, à l'aube, dit-il. Nous imprimerons d'abord, ensuite nous passerons au plan de la Conciergerie. Mais promets-moi une chose, Lise : ne fais pas de ton corps un bouclier pour ton père. Pas avant d'avoir mis la vérité à l'abri. »
Elle ne promit pas. Elle lui rendit son regard sombre et dit : « À l'aube, alors. ».
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