Le Dernier Point
Lire le chapitre 14: The Printing Shop
L’aube n’avait pas encore rosé les toits lorsque Lise et Jean-Luc arrivèrent rue Saint-Jacques. L’imprimerie de Jacques-René Hébert occupait le rez-de-chaussée d’un bâtiment étroit qui sentait l’encre et le pain rassis. Lise serrait contre sa poitrine une copie de la lettre la plus accablante, celle où Fouquier-Tinville ordonnait la surveillance secrète de son propre père.
Jean-Luc frappa trois coups, puis deux. Un judas glissa. Un œil les examina.
— Qui vive ?
— Le coq chante pour ceux qui ont faim, répondit Jean-Luc.
La porte s’ouvrit sur un homme d’une cinquantaine d’années, le tablier taché, les doigts noircis. Hébert les fit entrer d’un geste brusque, referma derrière eux. L’atelier était une caverne de papier : des rames empilées contre les murs, des caractères de plomb dans des casiers ouverts, une presse monumentale qui occupait le centre de la pièce comme un autel.
— Vous êtes fous de venir ici, souffla Hébert en les dévisageant tour à tour. La section surveille mes allées et venues depuis la dernière édition. Que voulez-vous ?
Lise posa la lettre sur l’établi. Hébert la saisit, ajusta ses lunettes cerclées de fer, lut en silence.
— D’où tenez-vous ceci ?
— Des Tuileries, dit Lise. D’une cachette scellée dans le mur du cabinet du Comité.
Hébert releva les yeux. Son regard alla de Lise à Jean-Luc, puis revint sur la lettre.
— Si c’est authentique, c’est la fin de Fouquier-Tinville. Mais comment prouver que ce n’est pas une falsification ?
— La cire du sceau est celle du tribunal, dit Lise. Et l’écriture… regardez le « f » de Fouquier. Cette boucle particulière. Comparez avec les affiches de ses audiences publiques. Elle est identique.
Hébert approcha la lettre de la lampe à huile. Il plissa les yeux, examina la signature, la fit tourner entre ses doigts.
— Possible. Possible… Mais je ne puis imprimer sur cette seule pièce. Il me faut la correspondance complète. Quelles autres pièces détenez-vous ?
Lise échangea un regard avec Jean-Luc. Ils n’avaient qu’un extrait. Les lettres dormaient dans un lieu sûr que Jean-Luc refusait de révéler, prétextant que son réseau les gardait « dans un endroit que même la guillotine ne découvrirait pas ».
— Nous avons tout le dossier, dit Jean-Luc. Mais il doit rester caché jusqu’au moment de l’impression.
Hébert secoua la tête, rangea la lettre dans son tablier.
— Alors nous concluons un marché. Vous me remettez le dossier complet, ou à défaut la preuve que vous le détenez vraiment — et je consens à imprimer. Mais je ne veux pas de chasse au trésor. Sans la preuve ce soir, vous repartez.
Le poêle ronfla. Dehors, une carriole passa, ses roues grinçant sur les pavés.
Lise soupira. Elle savait qu’elle ne pouvait pas révéler la cachette exacte. Jean-Luc avait mentionné un caveau derrière le charnier des Innocents, un lieu que seul son contact connaissait. Mais elle ne pouvait pas non plus repartir les mains vides. Pierre serait exécuté dans deux jours et demi.
— Prenez ceci, dit-elle en sortant une seconde lettre de sa poche, froissée, qu’elle tendit au printanier. Celle-ci mentionne les noms des délateurs qui ont témoigné contre mon père. Si vous trouvez, en interrogeant l’un d’eux, des similitudes dans les dates et les signatures, vous aurez la preuve qu’elle provient bien des archives du Comité, et non d’un fantaisiste.
Hébert prit la lettre, la juxtaposa à la première.
— Deux lettres. C’est mieux que rien. Mais je veux les voir toutes, car si je compose mon argumentaire, c’est sur votre parole que je fonde la vérité. Et je ne veux pas mourir pour des demi-vérités.
Lise acquiesça.
— Nous vous les remettons demain, avant la cinquième heure. Nous pouvons nous engager sur cela.
Un bruit soudain derrière la porte. Jean-Luc se raidit. Ses doigts allèrent instinctivement sous sa redingote, où il portait un pistolet de petit calibre. Un heurt fort, trois coups espacés — un code, mais pas le leur.
Hébert blêmit.
— C’est la section. Ils viennent toujours de cette façon, à l’aube.
— Les issues ? demanda Jean-Luc.
— L’arrière donne sur une cour. Mais si la section est là… (il regarda la porte)… ils ont dû boucler la rue.
Le heurt reprit. Une voix cria :
— Au nom de la loi, ouvrez !
Lise chercha des yeux une cachette. Derrière la presse, une trappe de bois grande comme un corps. Elle se précipita. Jean-Luc la suivit. Hébert leva un levier, la trappe s’ouvrit sur un noir absolu.
— Restez là, souffla-t-il. Je leur dirai que je suis seul depuis hier. Je peux le jurer.
Il les referma au-dessus d’eux. Lise se retrouva dans une obscurité totale, le corps pressé contre Jean-Luc, les planches à quelques pouces de leur visage. Elle entendit des bottes dans l’atelier, des voix qui parlaient d’éditions subversives, d’un dénonciateur anonyme qui les avait avertis de la présence d’un homme et d’une femme.
— Nous les avons cherchés partout, dit un garde. Votre tablier est encore mouillé d’encre, Hébert. Vous travaillez à cette heure ?
— J’imprime des annonces légales pour le district, répondit le printanier d’une voix qu’il essayait de garder ferme. Des ventes aux enchères de biens nationaux. Rien de plus.
Un silence. Un bruit de papier froissé. Lise imagina le garde examinant les étagères, ouvrant les casiers de caractères, s’arrêtant devant la presse.
— Et ça ? demanda le garde.
Lise sentit Jean-Luc se tendre. Elle ne voyait rien, mais elle devina que le garde avait trouvé la première lettre, celle qu’Hébert avait glissée dans son tablier, mais qui dépassait peut-être.
— Une copie d’un jugement récent, répondit Hébert. J’imprime des copies pour les greffes.
— Le cachet du tribunal est un jugement public ? demanda le garde. On dirait plutôt un extrait d’un dossier d’enquête. Vous êtes en possession de documents classés, Hébert.
La voix d’Hébert perdit une nuance de stabilité.
— Qui vous a dit cela ? Vous n’êtes pas juge. Vous n’avez pas autorité sur les pièces d’un procès.
— Nous avons un mandat de perquisition signé d’un député. Darcelle.
Le nom claqua dans l’atelier tel un coup de fouet. Lise ferma les yeux dans le noir. Darcelle. Il avait déjà un mandat. Bien sûr. Il avait deviné qu’ils chercheraient un imprimeur.
Un bruit de lutte, un meuble qui tombe, un cri étouffé. Puis la voix d’Hébert, plus faible :
— Je ne vous dirai rien. Je ne sais rien de ces lettres.
— Nous verrons, dit le garde. Emmenons-le. Et fouillez tout.
Bottes sur le plancher, allant des casiers aux étagères. Lise pressa la main de Jean-Luc, cherchant à se taire. Un pas s’arrêta près de la trappe. Elle retint sa respiration jusqu’à ce que ses poumons brûlent. Le garde frappa deux coups sur le bois, comme s’il testait une planche creuse. Puis il repartit.
La voix d’Hébert s’éloigna, assourdie par un passage dans la rue. Des ordres s’échangèrent. Le silence revint.
Lise poussa la trappe, émergea dans un atelier bouleversé : les casiers renversés, les caractères de plomb répandus comme une grêle grise, la ramette des annonces déchirée. Le poêle fumait encore. Mais le pire était l’absence d’Hébert, et la présence, au sol, d’une tache d’encre fraîche où l’on aurait traîné un corps.
Jean-Luc sortit à son tour, l’arme dégainée, les yeux scrutant la rue par la fenêtre. Il revint au centre, se pencha sur un débris de papier. La seconde lettre, celle qu’avait donnée Lise. Le garde n’avait pris que la première.
— Ils l’ont. Si Darcelle voit le sceau et l’écriture, il saura que c’est nous, dit Lise.
— Non. Ce qu’il saura, c’est que nous cherchons un imprimeur. Et qu’il l’a trouvé avant nous. Mais il ne sait pas que d’autres lettres existent, ni où elles sont cachées.
Lise regarda l’atelier vide, la presse muette.
— Nous étions à douze heures de le publier, murmura-t-elle. Qu’allons-nous faire ? Sans Hébert, nous n’avons personne à Paris.
Jean-Luc balaya le sol du regard. Il ramassa une carte tombée derrière l’établi, à moitié brûlée par la cendre. Il la retourna. Une adresse était griffonnée au crayon : une rue dans le Marais. Et au-dessus, une annotation écrite de la main d’Hébert :
« Si je tombe, allez chez Goujon. Il imprime pour les sociétés populaires de province. Dites-lui que vous venez de la part du père Duchesne. »
Il tendit la carte à Lise.
— Il a pensé à une chaîne. Goujon. Nous n’avons pas le temps d’attendre un autre contact.
Lise saisit la carte, glissa la lettre restante dans son corsage. Dehors, des cloches sonnèrent l’heure.
— Alors nous y allons maintenant. Avant que Darcelle ne mette son réseau en place.
Elle marcha vers la porte, s’arrêta, se retourna.
— Mais Jean-Luc, si Goujon est aussi un piège, nous aurons jeté nos dernières cartes. Es-tu certain qu’Hébert nous a laissé le nom d’un allié, et non d’un traître ?
Jean-Luc la regarda, la carte déjà pliée dans sa poche. Sa mâchoire se serra.
— Non. Mais dans deux jours, ton père sera mort. Et moi avec lui, si je ne trouve pas le moyen de publier. Donc nous n’avons plus qu’à jouer.
Il sortit le premier, marchant dans la rue encore sombre, et Lise le suivit, la lettre battant contre son cœur — une seule pièce de preuve restante, un nom de province inconnu, et maintenant toute la ville qui se refermait sur eux.
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