Le Dernier Point
Lire le chapitre 15: The Rescue
La nuit les avala dès qu’ils quittèrent l’impasse. Lise marchait si vite que Jean-Luc dut allonger le pas pour la rattraper. Ses doigts serraient encore la carte de Goujon — un nom, une adresse, peut-être un piège. Mais Hébert, lui, était déjà dans une cellule, et chaque minute passée le rapprochait de la question.
— On ne peut pas le laisser là, dit-elle sans ralentir. S’il parle, il connaît nos visages. Il connaît les lettres.
— Je sais, répondit Jean-Luc. Le dépôt de la Section du Muséum. Trois gardes, un serrurier qui ne répond qu’à un mot de passe qu’on ne connaît pas, et un commissaire qui aime bien trop ses fonctions pour accepter un pot-de-vin.
Elle s’arrêta net. Le vent froid de la Seine lui cinglait les joues.
— Tu as déjà fait cette reconnaissance. Pourquoi ?
Jean-Luc baissa les yeux. La lampe d’un réverbère lointain dessinait son profil, dur et beau.
— Parce que je savais que nous devrions peut-être y entrer un jour. Pour toi. Pour ton père. Je ne suis pas aussi naïf que j’en ai l’air, Lise.
Elle aurait dû se méfier. Mais il venait de dire « pour toi » avant « pour ton père ». Et dans sa poitrine, quelque chose céda.
— Bien. Alors dis-moi tout.
Le plan était simple, presque trop. La Section du Muséum n’était pas la Conciergerie. On y gardait les prisonniers en attente de transfert, des détenus de droit commun pour la plupart, quelques déserteurs. Hébert y purgeait une nuit, peut-être deux, avant son interrogatoire officiel au Tribunal. Les gardes étaient des patriotes zélés, pas des tigres. Mais ils étaient trois, et armés.
— L’atelier, chuchota Lise alors qu’ils s’accroupissaient derrière un tas de tonneaux en face du bâtiment. Tu as dit que le commissaire avait une femme qui achète aux enchères de l’État.
Jean-Luc la regarda, puis comprit.
— Les robes des condamnés.
— Oui. Elle saurait que je travaille pour Darcelle. Une couturière de la République, portant des papiers la nuit ? Elle me laissera passer si je dis que j’apporte une déposition écrite du citoyen Hébert au commissaire — sa confession, qu’il veut faire avant d’être transféré.
— Et moi ?
— Toi, tu passes par la cour arrière. Tu dis que tu es le serrurier, que le tambour du grabat de la cellule quatre a cassé. Tu as dit que le serrurier était de faction le soir. Ils ne connaissent pas son visage.
Jean-Luc ôta sa veste de noble qu’il portait encore sous son manteau, la froissa dans une boîte à ordures. Il ressemblait déjà à un ouvrier.
— Et si je trouve Hébert blessé ?
— Alors tu le portes. Moi je tiens les gardes occupés avec une robe déchirée et l’histoire d’un mari jaloux.
Elle n’avait pas prévu que ça marcherait. Mais elle avait appris, à la cour et dans la misère, que la vérité était parfois la meilleure des couvertures.
Lise marcha jusqu’à la porte. La sentinelle, un jeune homme aux joues creuses, la dévisagea. Elle sortit de son sac un morceau de soie bleue taché de sang — celui d’un aristocrate décapité le matin même. Elle le tint haut.
— Dépêche du citoyen Darcelle. La femme du commissaire a commandé cette étoffe pour une robe de bal. Il faut que je voie le détenu Hébert pour une signature de confession.
Le soldat plissa les yeux.
— À cette heure ?
— La guillotine ne dort pas, dit-elle. Ni les couturières.
Il ricana, ouvrit la porte. Elle entra.
L’intérieur sentait la paille humide et le vin aigre. Deux gardes jouaient aux cartes autour d’une chandelle. Elle répéta son histoire, ajouta qu’elle devait confirmer l’identité de la « signature » — un détail que tout bureaucrate adorait. Le plus vieux des gardes se leva, pris la clé à sa ceinture.
— Cellule six. Dépose ta déposition dans la fente et sors. Deux minutes.
Elle acquiesça. Derrière elle, un grattement léger contre la fenêtre de la cour. Jean-Luc était en place.
Lise longea le couloir. Les portes étaient en chêne clouté. Elle passa devant la quatre sans s’arrêter, poussa jusqu’à la six. Un judas, une plaque de fer. Elle colla son œil.
Hébert était là. Assis sur un grabat, la tête entre les mains, une plaie pourpre au front. Le sang avait séché sur son col. Il était vivant.
Elle frappa trois coups.
— Citoyen Hébert ? Un mot à votre sujet vient d’arriver à la Commission. On m’envoie vous prévenir qu’il vous faut signer une attestation avant l’aube.
Il leva la tête. Méfiant.
— Qui êtes-vous ?
— Celle qui vous a apporté les lettres. Nous venons vous chercher.
Il se leva, vacilla. La serrure joua un clic discret. La porte s’entrouvrit. Jean-Luc était là, les mains noircies de suie, un tournevis dégoulinant de graisse.
Ils se glissèrent dans le couloir. Jean-Luc soutenait Hébert. Lise marchait devant. Ils atteignirent la salle où les deux gardes s’étaient levés, alarmés.
— Il s’est évanoui, dit Lise d’une voix forte. Sa blessure. Je le fais porter dehors pour un médecin, nous revenons après la signature.
Le vieux garde la regarda. Le jeune lâcha ses cartes.
— Le commissaire a dit qu’on ne…
Jean-Luc frappa. Un coup sec, au menton. Le vieux garde s’effondra contre la table, les cartes volèrent, la chandelle bascula. Lise attrapa Hébert par le bras, elle courut. Derrière eux, un coup de feu. Le plafond s’effrita au-dessus de leurs têtes.
La porte de la cour. Elle la cogna du talon. Le bois céda. L’air froid de la rue les aspergea. Ils coururent, tournèrent dans la ruelle étroite, encore une, et encore. Leur souffle raclait contre les murs de pierre. Enfin, un passage, une porte cochère, derrière laquelle ils s’effondrèrent.
Le silence retomba. Seul battait leur cœur.
Hébert cracha du sang. Un filet sombre coulait de sa lèvre. La balle l’avait touché à l’épaule — pas profond, mais suffisant.
— Ils tireront encore, dit-il en grimaçant. Ils ont mon nom. Ils auront le vôtre avant l’aube. Vous êtes déjà marqués, vous autres.
Jean-Luc lui pressa un mouchoir contre la plaie.
— On vous a sorti, citoyen. Il faut imprimer.
Hébert rit. Un rire de fer et de douleur.
— Moi ? Dans cet état ? Il me faut une semaine pour lever une presse. Vous avez une nuit.
Il regarda Lise, longuement. Quelque chose dans ses yeux, un calcul, une décision.
— Goujon. C’est bien. Authentique. Mais il n’a qu’une presse manuelle, trop lente. Il faudra passer par Caen. Il y a là-bas un réseau de distributeurs — des colporteurs colporteurs qui descendent la Loire. Ils ont l’habitude de charger des ballots de « tissu » trempés d’encre. Demandez le citoyen Valmont, au café du Pont Neuf de Caen. Il saura quoi faire de votre pamphlet.
Il porta la main à sa poitrine, en tira un papier graisseux, plié en quatre. Il le tendit à Lise.
— Couvre ça avec vos lettres que le fleuve verra. Ils ne fouilleront pas un ballot de toile sale.
Lise prit le papier. Elle le serra dans son poing. Une planche de salut, peut-être — si l’adresse n’était pas un mensonge de mourant.
Des pas lointains. Des ordres. La rue venait de s’éveiller.
Jean-Luc aida Hébert à se lever.
— Il faut le mettre hors de danger, dit-il. J’ai une planque chez un parfumeur du quai de la Mégisserie, il me doit une faveur. Je l’y conduis.
Lise sentit un froid au creux du ventre.
— Et moi ?
— Toi, tu files vers Darcelle. C’est ton couverture. Tu dis que les rues sont agitées, que tu rentres de ta journée à l’atelier. Personne ne te cherche pour l’instant.
— Tu pars et tu me laisses seule, répéta-t-elle doucement.
Jean-Luc s’avança. Il prit son visage entre ses mains, une seconde, une éternité. Son pouce caressa sa pommette.
— Je reviendrai. À l’aube, près du pont, au café des Deux-Moulins. Je t’amènerai ce qu’il faut pour Caen. Et ensuite…
Il n’acheva pas. Le grondement des soldats se rapprochait.
Il partit, soutenant Hébert, s’enfonçant dans les ténèbres de la ruelle. Lise resta quelques battements de cœur immobile, puis tourna les talons — vers la lumière maladive de la rue, vers le nom de Darcelle comme un bouclier.
Mais dans sa poche, le papier d’Hébert pulsait contre sa cuisse. Et quelque chose lui dit qu’elle ne reverrait pas Jean-Luc au café des Deux-Moulins. Elle ne savait pas pourquoi. Juste une couture qui tenait mal, un fil que l’on tire et qui se débat déjà là où on ne l’attend pas.
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