Le Dernier Point
Lire le chapitre 22: The Plan
L'air de la cellule sentait le moisi et la cire froide des cierges. Pierre tenait encore la main de Lise quand un bruit de bottes résonna dans le couloir du cloître. Il jeta un regard vers la porte, puis vers sa fille.
« Écoute-moi, et écoute-moi vite », murmura-t-il. « Le dossier que Dumas détient n'est qu'une copie. L'original, les preuves que j'ai réunies contre Fouquier-Tinville, elles sont sur un navire amarré près du quai des Célestins, le *La Fleur du Passé*. Sous une bâche verte, troisième planche depuis la poupe, dans la cale. »
Lise serra le dé dans sa paume, comme s'il pouvait encore lui transmettre la force de son père. « Et les gardes ? Les patrouilles ? »
Pierre secoua la tête. « Ce navire est un négrier en attente de chargement. Les hommes de Fouquier ne le surveillent pas ; ils ne savent pas que j'y ai caché leurs crimes. Mais une fois que j'aurai le document… »
Le bruit des bottes s'arrêta devant la porte. Une voix épaisse lança : « Frère Anselme ! Au nom de la section des Gobelins, ouvrez ! »
Pierre blanchit. Il poussa Lise vers la fenêtre basse qui donnait sur le jardin du monastère.
« Va. Prends le médaillon de Claire, va au navire. Si tu arrive avant eux, tu auras la preuve qui innocente Jean-Luc et me sauvera. Si tu arrives après… »
La porte vola en éclats sous un coup de crosse. Trois hommes en bonnet phrygien se ruèrent dans la cellule. Lise n'eut pas le temps de répondre : elle bascula par la fenêtre, atterrit dans les buissons d'orties, et entendit son père crier derrière elle.
« Courez ! Ne les laissez pas— »
Un coup sourd. Le cri s'étrangla. Lise courut, les jambes en feu, le long du mur du monastère, les orties déchirant ses bas de nurse. Derrière elle, des jurons et le bruit d'une lutte. Une détonation. Puis le silence.
Elle s'arrêta derrière l'angle du bâtiment, le souffle court, et jeta un regard. Deux sectionnaires traînaient son père hors de la cellule, le visage en sang, les bras tordus. Pierre la vit, une fraction de seconde, et ses lèvres formèrent un mot qu'elle lut plutôt qu'elle n'entendit :
*Pars.*
Elle s'enfuit.
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Deux heures plus tard, Lise marchait le long de la Seine, ses vêtements de nurse maculés de terre et d'orties. Le crépuscule orange s'étirait sur l'eau, mais la berge était déserte, à l'exception d'un pêcheur ivre et d'une lavandière pliant son linge à distance. Elle compta les mâts. Huit, neuf, dix. Là-bas, contre le quai des Célestins, une coque sombre à l'ancre, voilure ferlée : *La Fleur du Passé*.
Elle traversa le pont de bois, le cœur cognant. Le navire semblait abandonné, ses flancs couverts d'une écume verdâtre. Personne sur le pont. Elle chercha une échelle de coupée ; il n'y avait qu'une planche branlante. Elle s'y engagea, les mains moites sur le bois.
Dans la cale, l'odeur de goudron et de moisissure l'enveloppa. La lumière du soir filtrait par les écoutilles, dessinant des rais poussiéreux sur des caisses empilées. Elle compta les planches depuis la poupe. Une, deux, trois. Sous une bâche verte, une caisse cloutée, fermée par un cadenas rouillé.
Elle tira une épingle de ses cheveux, crocheta le cadenas comme son père le lui avait appris, enfant, en secret, dans leur arrière-boutique. La serrure céda avec un claquement sec. À l'intérieur, sous de la paille, un rouleau de parchemins scellés de cire rouge.
Elle les saisit, puis entendit un bruit derrière elle : un grincement de planche, plus lourd qu'un rat.
Elle se retourna. Un homme se tenait en haut de l'échelle de cale, silhouette découpée contre le ciel orangé. Il tenait un pistolet, et dans la pénombre, son visage était celui de Dumas.
« Mademoiselle Marchand », dit-il, d'une voix doucereuse. « Je me demandais où vous aviez bien pu trouver refuge. L'ordre d'arrestation vous attend, signé des mains de Fouquier-Tinville en personne. »
Elle serra les parchemins contre sa poitrine, reculant d'un pas dans la cale. Les planches craquaient sous ses semelles.
« Vous étiez au courant pour le navire », dit-elle. « C'est vous qui l'avez dit aux sectionnaires. Vous les avez menés jusqu'à mon père. »
Dumas haussa les épaules. « Le tribunal doit faire justice. Et vous, vous avez forgé des documents. Vous avez menti. Vous vous êtes enfuie de votre assignation à résidence. Chacun de vos gestes, depuis trois semaines, est une insulte à la loi. »
Il descendit d'un cran, le canon du pistolet pointé vers elle. Derrière lui, deux autres hommes apparurent en haut de l'écoutille, fusil à la main.
Lise chercha des yeux une issue. Au fond de la cale, une autre écoutille menait peut-être à la sainte-barbe, mais elle était condamnée par des caisses de marchandises. Elle était piégée.
« Rendez-moi ces documents », dit Dumas, tendant la main. « Et je pourrai peut-être intercéder pour votre père. Il est encore vivant, si vous vous demandez. Ils l'ont emmené au dépôt, intelligence intacte mais le moral entamé. Un homme raisonnable vous dirait de coopérer. »
Lise regarda les parchemins. La preuve des complicités de Fouquier avec l'agent anglais. La preuve qui pouvait sauver Jean-Luc, son père, et peut-être la vieille femme Claire dont le visage souriait toujours au creux du dé.
Elle prit une inspiration. Puis elle jeta le rouleau dans la pénombre, vers la cale arrière. Dumas la suivit des yeux, baisse la garde l'espace d'une seconde.
Lise bondit vers l'échelle, saisit une des échelons, et frappa du talon le visage de Dumas. Il s'effondra en arrière, le pistolet lui échappant des mains. Elle jaillit à l'air libre du pont, les jambes tremblantes, tandis que les deux autres hommes criaient derrière elle.
Elle courut vers la rambarde, sauta sur le quai, se brisa la cheville un instant dans la chute, et boitilla vers les ruelles de la Rive Droite. Derrière elle, des coups de feu déchirèrent l'air. Une balle frappa le pavé à un pouce de son pied.
Elle plongea dans une allée sombre, se colla au mur, haletante. Les voix des hommes résonnaient au loin.
Les parchemins étaient restés dans la cale.
Elle ferma les yeux, et dans sa tête résonna la voix de son père : *Tu es plus forte que ce que tu crois. C'est Claire qui l'a dit.*
Lise rouvrit les yeux. Au bout de l'allée, la Seine luisait, et entre deux barques amarrées, elle vit un marin en gilet bleu qui l'observait. Il tenait le rouleau de parchemins dans sa main.
« Vous avez perdu quelque chose, citoyenne ? » demanda-t-il, avec un sourire qui sentait l'étranger.
Elle se figea. Dans son accent, elle reconnut quelque chose : une intonation anglaise, mal déguisée.
L'agent. Celui que Fouquier rencontrait. Il était là.
« Je crois que nous avons beaucoup à nous dire, Élisabeth Marchand », dit-il en s'approchant. « À moins que vous ne préfériez que je jette cela dans la Seine. »
Dans sa main, les parchemins scellés de cire rouge tanguaient au-dessus de l'eau noire.
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