Le Dernier Point
Lire le chapitre 23: The Turn
L'eau de la Seine clapotait contre les quais. Ma cheville me lançait à chaque pas, la douleur irradiait jusqu'à mon genou, mais je ne pouvais pas m'arrêter. Derrière moi, la silhouette de l'agent anglais se découpait encore dans ma mémoire, les parchemins qu'il tenait comme un trophée.
Je longeai les murs, courbée, cherchant les ombres. Mes doigts trouvèrent le médaillon de Claire dans ma poche, comme un talisman. Père savait-il, quand il cachait ces preuves, qu'elles finiraient entre les mains de l'ennemi ?
— Marchande ! souffla une voix.
Je me figeai. La ruelle sentait le poisson pourri et le secret. Je me retournai, poing serré, mais c'était une femme, à peine vingt ans, un fichu rouge sur la tête.
— Vous êtes la couturière, n'est-ce pas ? Celle qui habille les condamnés ?
— Qui vous envoie ?
— Personne. Tout le monde vous cherche. Les hommes de Fouquier, les sectionnaires… et un autre. Un député qui vous attend près du Pont Neuf. Il dit qu'il s'appelle Jean-Luc.
Jean-Luc. Libre. Mon cœur fit un bond, suivi d'une pointe de méfiance. Libéré faute de preuves, avait dit l'avertissement. Mais de quelles preuves ?
Je glissai un sou dans la main de la femme et m'éloignai sans un mot de plus. La ville entière était devenue un damier, chaque case un piège. Je sautillais presque pour ménager ma cheville, poussant mes jambes au-delà de la douleur.
Le Pont Neuf se dressait, gris et impassible. Un homme s'y tenait, col relevé, les mains derrière le dos, l'air de contempler l'eau. Il se tourna à mon approche et je vis les traits de Jean-Luc : les yeux sombres qui me cherchaient toujours avec cette intensité qui me bouleversait.
— Lise ! s'exclama-t-il, et il m'attira dans l'ombre d'un pilier. Vous êtes blessée ?
— Peu importe. Vous êtes libre.
— Le tribunal n'avait rien contre moi. Ils ont bien fallu qu'ils me relâchent. Mais je vous jure, Lise, j'ai passé chaque jour de ma détention à penser à vous.
Il me prit la main. Sa chaleur traversa ma peau glacée. Je voulais m'y abandonner, mais les mots de l'avertissement résonnaient encore : *Dumas vous a trahie.* Et maintenant, cet agent anglais qui connaissait mon nom. Quelqu'un avait parlé.
— J'ai besoin de votre aide, dis-je. Mon père… ils l'ont repris. Et les preuves sont entre les mains d'un agent anglais.
— L'agent anglais, répéta Jean-Luc, un pli soucieux marquant son front. Un homme grand, mince, une cicatrice au menton ?
— Vous le connaissez ?
— Nous l'avons aperçu à la section. Un dénommé Ashworth. Il travaille pour le gouvernement britannique. Mais pourquoi s'intéresserait-il aux documents de votre père ?
Je respirai un grand coup.
— Parce qu'ils prouvent que Fouquier-Tinville traite avec lui. Que tout le processus judiciaire est corrompu depuis le sommet.
Jean-Luc se tut un long moment. L'eau clapotait en dessous de nous. Puis il murmura, si bas que je dus me pencher :
— Si ces documents existent encore, où se trouvent-ils ?
— Sur un navire, le *La Fleur du Passé*. Mais les originaux ont été volés. Il reste peut-être des copies…
— J'ai entendu parler de ce navire. Il appartient à un armateur royaliste qui s'est enfui. Les biens ont été confisqués. Le navire est sous séquestre au quai des Célestins.
— Je sais. Sous une bâche verte, près de la poupe.
Jean-Luc me regarda, un mélange d'admiration et d'inquiétude dans le regard.
— Alors nous allons les chercher.
— Vous retardez, Jean-Luc. Je suis une fugitive. Si on vous voit avec moi…
— Et alors ? Je me suis déjà damné pour vous.
Il sourit, et ce sourire me fit presque oublier la douleur à ma cheville.
Le quai des Célestins était désert à cette heure, enveloppé d'un brouillard qui montait du fleuve. Le *La Fleur du Passé* se balançait mollement, une coque sombre, haut perchée. Ses flancs portaient encore les marques d'une vie commerçante, mais l'herbe poussait entre les planches du pont.
— Attendez ici, souffla Jean-Luc. Laissez-moi vérifier.
— Non. Nous allons ensemble.
Il hésita, puis hocha la tête. Nous grimpâmes à bord par l'échelle de corde, le bois gémissant sous notre poids. L'odeur du goudron et de l'eau croupie nous enveloppa. Ma cheville criait à chaque mouvement, mais je serrai les dents.
Le navire avait été fouillé, mais pas méthodiquement. Des caisses entassées, des cordages enroulés. Nous nous faufilâmes vers la poupe, suivant les indications de mon père. Sous une bâche verte, nous trouvâmes une trappe.
Jean-Luc la souleva avec un effort visible. Une échelle descendait dans les ténèbres. Il alluma un briquet et nous descendîmes dans la cale.
Des ombres dansaient. Des caisses de vin, de la paille. Et dans un coin, dissimulée sous des vieux filets, une boîte en bois. Je m'en approchai à genoux, ouvrant le couvercle avec des doigts tremblants.
Des parchemins. Des lettres. Le sceau de Fouquier-Tinville apposé à côté de celui de l'Angleterre. Le preuve était là.
Un bruit. Un craquement au-dessus de nous.
Jean-Luc se raidit, épaules tendues.
— Ils ont suivi quelqu'un, murmura-t-il. Restez là.
Il remonta l'échelle, sortit une arme de sous sa veste. Je n'avais pas vu qu'il en portait une. Un pistolet.
Le silence dura une éternité. Puis des voix étouffées, un coup de feu qui déchira la nuit, suivi d'un cri sourd.
Je remontai l'échelle à toute allure, les parchemins plaqués contre ma poitrine. Jean-Luc était là, accroupi derrière un baril, le visage tordu par la douleur. Sa main gauche pressait son flanc droit, d'où le sang suintait entre ses doigts.
— Jean-Luc !
— Partez, haleta-t-il. Prenez les documents.
— Je ne vous laisserai pas.
Je m'accroupis à ses côtés, arrachant la manche de ma robe pour en faire un bandage de fortune. Il grimaça quand je pressai la plaie, mais ne cria pas.
— Ils ne resteront pas loin, dit-il. Deux hommes. Ashworth ne lâche jamais prise.
— Nous devons trouver un refuge.
— Pas le mien. Fouiller.
Soudain, ses doigts se refermèrent sur mon poignet. Une force surprenante pour un homme blessé. Ses yeux sombres cherchaient les miens.
— Lise, écoutez-moi. J'ai quelque chose à vous dire.
— Vous allez me le dire quand vous serez soigné.
— Non. Maintenant. Avant que…
Il toussa. Un filet de sang coula au coin de sa bouche.
— Avant que quoi ?
Il ferma les yeux un instant, puis les rouvrit.
— Je n'ai jamais été officier de la République, Lise. Le régiment qui m'a recruté… ce n'était pas celui des Sans-Culottes.
Je sentis mon sang se glacer.
— Qu'est-ce que vous dites ?
— Ashworth est mon supérieur. Je suis agent de la Couronne, Lise. Ma mission était de discréditer la Révolution, de semer la suspicion, de…
Il s'arrêta, une grimace de douleur tordant ses traits.
— Et vous ? le souffle me manquait. Toutes ces paroles républicaines ? Votre haine pour l'Angleterre ?
— Des mots. Un rôle. Mais ce que je ressens pour vous… ça, c'était réel. C'est la seule chose réelle qui me reste, Lise.
Le sang continuait de s'écouler entre ses doigts. Autour de nous, les voix se rapprochaient déjà.
— Alors faites votre choix, dit-il. Aidez-moi, et je vous protégerai jusqu'au bout. Dénoncez-moi, et vous sauverez votre père avec ces preuves, mais vous perdrez tout ce que nous avons été ensemble.
Le pistolet tomba de sa main sur le pont avec un bruit sourd.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.