Le Dernier Point
Lire le chapitre 24: Aftermath: The Choice
L’eau de la Seine clapotait contre les piles du pont lorsque Lise referma les volets de la chambre prêtée par la veuve. Ses doigts engourdis tremblaient encore, et la douleur à sa cheville battait comme un tambour funèbre. Jean-Luc gisait sur le lit, livide, un linge maintenu contre son flanc par une pression qu’elle savait insuffisante.
Elle ne lui avait pas dit qu’elle savait. Pas encore. Mais chaque regard qu’il jetait vers elle, chargé d’une coupable rétraction, lui arrachait un peu plus de son sang déjà gelé.
« Tu as fièvre », murmura-t-elle enfin, sans détourner les yeux.
Il esquissa un sourire pâle. « Ton diagnostic est plus doux que la balle qui m’a traversé. »
Lise s’accroupit près du lit, tirant une nouvelle compresse du seau d’eau froide qu’elle avait monté. Ses mains tremblaient. Elle savait ce qu’elle allait dire avant de le dire.
« Je connais la vérité, Jean-Luc. »
Il la regarda, le silence pesant entre eux. Il ne nia pas.
« Je suis désolé, murmura-t-il. Je n’ai jamais voulu t’impliquer dans tout cela. Mais Ashworth— »
« Ashworth a les preuves contre Fouquier. Il a l’original. Et tu travailles pour lui. » Elle appuya la compresse sur sa blessure avec une fermeté qui le fit grimacer.
« Ce que fait Ashworth est juste, dit-il en étouffant un gémissement. Il ne combat pas la France. Il combat les bourreaux. Fouquier-Tinville signe des ordres d’exécution pour remplir les caisses de ceux qui paient. Ton père l’a compris. Il voulait seulement que les noms, les vrais noms, soient jetés à la face du peuple. »
Lise se releva, arpentant la pièce étroite. Le froid de la nuit filtrait entre les planches du plancher.
« Mon père est dans un dépôt, Jean-Luc. À l’heure où nous parlons, il attend peut-être la charrette qui le conduira à la guillotine. Et la seule chose qui puisse le sauver repose aux mains d’un agent anglais. »
« Je peux le contacter. Négocier. »
Elle s’arrêta net. « Négocier ? Tu crois qu’Ashworth libérera les preuves pour sauver un homme qui n’est pas l’un des siens ? Il a ce qu’il veut. Ton rôle est fini. Tu es devenu inutile à ses yeux, ou pire, une menace. »
Jean-Luc ferma les yeux. Elle vit le calcul dans les muscles de sa mâchoire, la tension des tendons de son cou. Il savait qu’elle avait raison.
« Alors qu’est-ce que tu proposes ? »
Lise tira de sa poche le rouleau de copie qu’elle avait dérobé sur La Fleur du Passé. Elle le déroula d’un geste sec, les noms et les sommes alignés comme une rivière de honte.
« J’ai une copie. Elle n’a pas le sceau original, mais les signatures sont là. Les montants. Les dates. Les noms des juges corrompus. » Elle leva les yeux et le défia. « Si je vais voir Dumas— »
« Non. » Jean-Luc se redressa d’un sursaut, son visage se tordant de douleur. « Dumas a trahi ton père. Il l’a livré aux sectionnaires. Tu ne vois pas que c’est lui who conduira ta propre arrestation si tu lui montres ce document ? »
« Peut-être. Mais Dumas est aussi un lâche. Et les lâches n’aiment pas être les derniers à connaître la vérité avant que les rues explosent. » Elle enroula la copie et la glissa dans sa manche. « S’il sait que ces preuves vont être publiées et que son nom y figure— »
« Son nom n’y figure pas. »
« Mais il ne le sait pas encore. Et je peux le persuader qu’il y figure, ou qu’il sera ajouté. » Elle croisa les bras. « Fouquier est déjà enragé contre lui. Dumas n’a pas besoin de moi pour savoir que son destin est lié au mien. Une seule parole de Fouquier, après la publication, et Dumas sera le premier contre le mur. »
Jean-Luc resta sans voix. Il connaissait ce visage. C’était celui d’une femme qui ne suppliait plus, d’une femme qui n’avait plus ni roi ni Dieu à qui demander grâce.
« Il est deux heures du matin », dit-il enfin, la voix rauque. « Tu ne passeras jamais les barricades. Et ta cheville… »
« Je boite, mais je marche. »
« Laisse-moi venir. »
Elle secoua lentement la tête. « Tu ne peux pas marcher, et d’ailleurs, où que tu ailles, les hommes d’Ashworth te suivront. Je ne vais pas exposer ma seule chance de libérer les preuves à un fantôme qui refuse de choisir son camp. »
Il tendit la main et attrapa la sienne, sa paume chaude de fièvre. « Lise. Je ne te demanderai pas de choisir pour moi. Mais choisis pour toi-même. Si j’étais encore ton ami, celui que tu as connu autrefois, que me dirais-tu ? »
Elle le regarda un long moment. Des jours passés ensemble dans les ateliers de couture, avant que la Révolution ne morde dans leurs vies comme une morsure de louve affamée. Il avait été bon. Il avait été doux. Et il l’avait trahie parce qu’elle aussi portait un mensonge dans sa gorge – le nom de son père, son passé royaliste, sa propre dislocation.
« Je te dirais, murmura-t-elle, que la liberté ne s’achète pas avec la loyauté d’un seul homme. Elle s’arrache. Et que parfois, pour délivrer un père, il faut renoncer à un ami. »
Elle retira sa main. Se leva. Ouvrit la porte.
« Repose-toi. Demande à la veuve de panser ta plaie. Si je ne reviens pas d’ici l’aube, va-t’en. Trouve un autre refuge. Ou Ashworth. Ce que tu voudras. »
Il voulut se lever ; elle le vit vaciller, saisir le bord du lit, retomber avec un cri étouffé. Il ne pouvait pas la suivre, même s’il le voulait.
Elle referma la porte derrière elle.
La rue était désertée, le pavé luisant de pluie récente. Elle connaissait le chemin vers la maison de Dumas – une bâtisse étroite de la rue des Lombards, enfoncée entre un rôtisseur et un marchand de toile. Les réverbères vacillaient, leurs lueurs pâles dessinant des ombres longues comme des doigts coupables.
Sa cheville hurlait à chaque pas. Elle serrait la copie contre elle, sous son manteau, comme une conscience brûlante. Le papier était froid, sec, parfaitement lisible dans l’obscurité de son esprit.
Elle devait faire vite. Le matin viendrait avec ses tranchées, ses orateurs et ses tambours. Et Pierre, son père, serait peut-être déjà enchaîné au fond d’un cachot de la Conciergerie, sa tête condamnée à danser dans la lumière glaciale de la guillotine.
Trois coups sourds contre la porte de Dumas. Une silhouette se dessina derrière le volet, inquiète.
« Qui ? »
« Élisabeth Marchand. Ouvrez. »
Un temps. Des verrous tirés. La porte s’entrebailla et le visage blême de Dumas apparut dans la fente, ses yeux agités comme ceux d’une souris prise au piège.
« Vous êtes folle. Si l’on vous voit— »
« Votre intérêt est d’écouter ce que j’ai à dire. » Elle poussa la porte et entra sans y être invitée, s’essuyant les pieds sur un paillasson qui sentait la paille pourrie.
Il ferma derrière elle, en lâchant une malédiction. La pièce était petite, en désordre, chargée de papiers et de cires éteintes.
« Qu’est-ce que vous voulez ? »
Elle tira la copie de sa manche et la posa sur la table, déroulée. Les noms s’étalaient sous la lumière tremblante d’une chandelle que Dumas alluma.
Il pâlit. « Où avez-vous eu cela ? »
« Sur La Fleur du Passé. Une copie des registres de Fouquier. Avec les sommes, les dates, les noms des juges qui ont vendu des innocents. » Elle le vit lire, son œil glissant sur une colonne, puis une autre, son souffle raccourci. « Votre nom n’y figure pas, Dumas. Pas encore. »
Il releva la tête. « Ce que vous insinuez— »
« J’insinue rien. Je propose. » Elle s’assit en face de lui, les mains à plat sur la table. « Je vais publier ces preuves. Les jeter au visage du peuple, dans une feuille imprimée par Goujon, le pressier de Rouen. Ce sera un ouragan. Fouquier sera traîné dans la boue avant que la nuit tombe. Le tribunal sera en chaos. Et dans cette tempête, les détenus se mélangent, les geôliers paniquent, les charrettes retiennent leur départ. »
« Et vous espérez que cela sauvera votre père. »
« Je l’espère. Mais je sais que cela vous sauvera, vous, si vous m’aidez. »
Dumas s’agita dans son fauteuil. « Que voulez-vous de moi ? »
« Un laissez-passer pour la maison d’impression de Goujon. Sans être arrêtée au premier contrôle. Et votre parole que vous direz aux sectionnaires de la section du Pont-Neuf qu’ils ont reçu un ordre erroné concernant le dépôt de mon père. Un malentendu. Une erreur de nom. »
Il baissa les yeux sur le papier, ses doigts effleurant une ligne où les lettres fines enregistraient un pot-de-vin de cinq mille livres en échange d’une main levée sur un innocent.
« Si vous publiez cela, Fouquier me fera pendre pour avoir su. »
« Fouquier ne sera plus en état de vous faire pendre, si nous réussissons. Et si vous ne m’aidez pas… » Elle laissa la phrase en suspens, son regard glissant vers le papier. « J’ai d’autres copies. Goujon aime les preuves. Mais je veux qu’il en ait une qui implique aussi votre rôle dans la disparition de mon père. Votre nom, ajouté de ma main. Exagéré, peut-être, mais crédible. »
Dumas blêmit encore d’un cran. Il savait que les lettres de dénonciation, même fausses, avaient la vie courte des condamnés.
« Vous êtes une furie », dit-il, la voix blanche.
« Je suis une couturière qui sait que chaque point compte, même le point final. »
Elle tenait le regard. Il rompit le sien avec un soupir. Dans un geste las, il s’approcha d’un secrétaire en noyer et en tira une feuille estampillée du sceau du Comité de sûreté générale. Il la signa, appliqua un tampon de cire rouge et lui tendit le passe.
« Goujon habite près de la cathédrale. Rue aux Ours, à l’enseigne de l’Ancre d’or. Il imprimera votre feuille si vous lui racontez la moitié de cette histoire – il en deviendra fou d’ardeur. »
Lise prit le papier sans le remercier. Elle se dirigea vers la porte, la copie à nouveau dans sa manche.
« Et mon père ? demanda-t-elle en se retournant. Le dépôt. Vous le ferez ? »
Dumas baissa la tête. Il ne dit rien, mais son silence avait l’inclinaison d’une reddition. Ce n’était pas une victoire – rien ne l’était jamais en ce temps-ci – mais c’était un point de plus sur la couture.
Elle sortit dans la rue. L’air froid la frappa au visage. Sa cheville élança, mais elle marcha, longue et droite, vers la lumière pâle du premier matin. Le papier du passe froissé dans sa poche était chaud contre son cœur comme une promesse fragile.
Quand elle atteignit la rue aux Ours et l’enseigne de l’Ancre d’or, la ville entamait son premier frémissement. Les boutiquiers tiraient les volets, les laitiers appelaient devant les portes. Dans l’atelier de Goujon, une odeur de plomb fondu et d’encre flottait.
Elle frappa.
Un homme en tablier de cuir, les doigts maculés, vint ouvrir. Il regarda le laissez-passer, puis la femme debout sur son seuil, telle une vessie qui allait crever.
« Vous êtes Goujon ? »
« Oui. »
Elle entra dans l’atelier, sortit la copie d’un geste sûr et la déposa sur le billot du typographe.
« J’ai besoin que vous composiez une feuille. Une seule. Et que le peuple la lise avant midi. »
Il baissa les yeux sur le document. Il lut, puis relut. Un large sourire, fendit son visage tanné.
Il n’eut besoin d’aucune autre explication. Il désigna une forme d’imprimerie, déjà chargée d’un autre projet. « Nous ôterons la première page. La vôtre passera la première. »
Lise s’assit sur un escabeau en bois pendant qu’il ajustait les caractères. Une fièvre discrète courait dans sa poitrine – l’espérance, ce tissu où étaient fondues toutes les angoisses, et que son père l’avait peut-être déjà, quelque part dans l’ombre du dépôt, attendue.
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