Le Dernier Point
Lire le chapitre 30: The New Life
Le soleil d'octobre coulait à travers les hautes fenêtres de l'ancienne boutique de drapier, projetant des losanges dorés sur les rouleaux de toile écrue et de soie sauvage. L'odeur de la cire d'abeille et du bois fraîchement raboté flottait encore dans l'air, mêlée à celle, plus familière, de l'amidon et du fil ciré.
Lise s'immobilisa, une paire de ciseaux d'orfèvre suspendue au-dessus d'un patron de taffetas bleu nuit. Elle n'était pas encore habituée à la lumière ici. L'atelier de la rue des Rosiers, où elle avait tant cousu pour les condamnés, baignait dans une pénombre perpétuelle, filtrée par des rideaux sales et la peur. Ici, tout respirait. Tout était neuf.
« Tu as du mal à te concentrer, dit Pierre Marchand depuis l'établi du fond, sans lever les yeux de la redingote qu'il était en train de monter, une étoffe de laine grise, solide, destinée à un commerçant du quartier qui avait perdu deux frères sous la Terreur mais refusait de porter le deuil en public. »
Leur première commande officielle. Une commande de survivant.
« Je réfléchissais, répondit-elle. À la chance que nous avons. »
Il s'arrêta, ses doigts noueux suspendus au-dessus du col. Il avait vieilli de dix ans en un mois, le visage creusé par les aveux, la trahison, la peur. Mais ses yeux, les mêmes yeux gris que Lise voyait dans son miroir, avaient retrouvé une certaine paix. Celle de l'homme qui n'a plus rien à cacher.
« La chance n'y est pour rien, dit-il doucement. C'est le courage des autres qui nous a portés. Le juge Leclerc. Ton ami Jean-Luc. »
Le nom tomba dans l'atelier comme une pierre dans une mare tranquille. Lise ne répondit pas. Elle pinça l'ourlet du taffetas, aligna le fil, poussa l'aiguille. Une, deux, trois points. Réguliers. Implacables.
Elle avait promené la lettre de Jean-Luc dans une poche intérieure de son manteau pendant une semaine entière, jusqu'à ce que le papier devienne aussi doux que du linge usé. Elle la connaissait par cœur. Les aveux. Les regrets. L'amour déclaré à mots couverts, trop tard, toujours trop tard. *Je pars parce que je ne peux plus te regarder sans vouloir rester, et rester serait te condamner.* Il avait signé avec un simple « J », comme s'il n'osait pas écrire son nom en entier, comme si tracer ces lettres eût été un acte de guerre.
Elle rangea la lettre dans un tiroir fermé à clé, au fond de son nécessaire à couture, entre deux bobines de fil rouge qu'elle ne touchait jamais. Un reliquaire.
« Il reviendra, dit Pierre, comme s'il lisait dans ses pensées. Les hommes de sa trempe ne disparaissent pas, ils changent de nom.
— Je ne l'attends pas, répondit-elle avec une fermeté qu'elle ne ressentait pas. J'ai besoin d'aller livrer la commande chez la veuve Charpentier. Elle m'a demandé d'ajuster le costume de son fils pour la cérémonie. »
Ce n'était pas tout à fait un mensonge. La veuve Charpentier attendait bien une retouche. Mais la véritable mission de Lise, celle qui la faisait sortir par un après-midi d'une lumière si pure, était ailleurs.
Elle enfila son manteau, un cachemire qu'elle avait teint en brun sombre pour éviter d'attirer l'attention — les couleurs vives étaient devenues un luxe dangereux depuis que Rouget était passé à la guillotine pour avoir arboré une cocarde froissée — et noua un fichu sur ses cheveux. Les gestes étaient devenus mécaniques. Se fondre. Ne pas exister. Survivre.
Elle passa devant le Tribunal révolutionnaire, où la foule était encore moins nombreuse que la semaine précédente. La chute de Fouquier-Tinville avait ébranlé le système, créé des fissures par lesquelles s'engouffraient des vents nouveaux. Le juge Leclerc avait été promu, malgré les risques, et il utilisait son influence pour retarder les procès, exiger des preuves, semer le doute chez ceux qui, autrefois, condamnaient sur un simple signalement.
C'était lui qu'elle allait voir.
Son bureau était au premier étage d'un bâtiment administratif, une pièce exiguë encombrée de dossiers auxquels personne n'avait touché depuis des mois. Il se leva quand elle entra, refermant vite un registre ouvert sur sa table.
« Mademoiselle Marchand, dit-il avec un signe de tête qui trahissait à la fois le respect et la prudence. Vous auriez dû m'envoyer un mot. Les rues ne sont pas sûres.
— Les mots encore moins, répondit-elle en s'asseyant sans y être invitée. Je voulais vous parler de Dumas.
— Son procès est dans quatre jours, dit Leclerc en passant une main fatiguée sur son visage. Vous le savez aussi bien que moi. Les collaborateurs de Fouquier chercheront à faire de lui un exemple. Ils ont besoin d'une condamnation pour prouver que la machine fonctionne encore.
— C'est pour cela que vous devez témoigner, dit Lise. Vous avez vu les preuves. Vous savez que Dumas n'a fait qu'exposer ce que j'avais découvert. Il a sauvé mon père.
— Et il a mis en pièces un système entier, murmura Leclerc. La Commission des Vingt a perdu son procès le plus médiatique depuis des années. Certains, parmi les plus influents, n'ont pas pardonné cet affront.
— Mais vous si. Vous êtes le témoin clé. Vous avez déposé dans l'affaire Fouquier. Votre parole a du poids.
Le juge la regarda longuement. Il y avait quelque chose de triste dans ses yeux, une fatigue plus profonde que celle des nuits blanches.
« Vous ne comprenez pas, mademoiselle. Ma parole n'a de poids que tant que personne ne cherche à la discréditer. Et depuis que j'ai témoigné contre Fouquier, il y a ceux qui fouillent mon passé avec une diligence remarquable. Ils cherchent une faute, une dette, une fréquentation douteuse. Quelque chose à utiliser.
— Et qu'ont-ils trouvé ?
Leclerc hésita. Il ouvrit le registre qui était sur sa table, en sortit une feuille de papier pliée, et la poussa vers elle. Le papier était jauni, taché, et portait un sceau qu'elle reconnut immédiatement : celui du tribunal militaire de la Bastille, un sceau qui n'existait plus depuis des années.
Lise la déplia. C'était une déposition, datée du 14 juillet 1790, signée par un certain « G. Leclerc, greffier adjoint ». Le texte décrivait l'arrestation d'un insurgé, arrêté pour avoir crié des slogans royaliste devant la forteresse. Et en dessous, au crayon, une annotation :
*Le suspect fut relâché trois jours plus tard, grâce à l'intervention de la citoyenne É. Ashworth.*
Lise leva les yeux. Ashworth. Encore ce nom, qui la poursuivait comme une malédiction.
« Cette déposition, dit-elle lentement, date d'il y a trois ans. Pourquoi ne l'ont-ils pas utilisée plus tôt ?
— Parce qu'ils ne la connaissaient pas, répondit Leclerc. Je l'ai retrouvée moi-même, dans les archives de l'ancien tribunal, alors que je cherchais des documents sur l'affaire Coulhon. Quelqu'un a volontairement dissimulé ce dossier, il y a des années. Je ne sais pas qui, ni pourquoi.
Il la regarda droit dans les yeux, et Lise comprit la suite de la phrase avant même qu'il ne la prononce.
« Mais si cette déposition venait à paraître, dit-il lentement, elle ferait de moi un complice de la famille Ashworth. Un agent royaliste. Et je n'aurais plus aucune crédibilité pour témoigner en faveur de Dumas. Ils me détruiraient, Lise. Ils me détruiraient en une heure.
Il y eut un silence. L'écho lointain d'une cloche, le bruit d'un fiacre qui passait dans la rue, la voix d'un crieur public annonçant une victoire quelque part.
« Qui l'a dissimulée ? demanda Lise.
— Je l'ignore. Mais je vais vous dire une chose que je n'ai dite à personne : quelqu'un est venu me voir la semaine dernière. Un homme, qui m'a demandé si je comptais témoigner en faveur de Dumas. Quand j'ai répondu oui, il m'a simplement dit : « Les morts savent garder des secrets. » Puis il est parti.
Un frisson parcourut l'échine de Lise. Elle se leva, repoussa sa chaise.
« Vous avez une description de cet homme ?
Leclerc secoua la tête.
« Il portait un chapeau à large bord, un manteau sombre. Il avait un accent... anglais. »
L'air se figea dans les poumons de Lise. Anglais. Nathaniel Ashworth était chez elle, la veille. Elle l'avait laissé à la porte de son père, avec une promesse de silence et une menace voilée. Elle s'était dit qu'elle le tiendrait à l'œil. Elle s'était trompée.
« Il vous menace, dit-elle. Ce témoignage est une menace voilée.
— Je ne suis pas un homme facile à effrayer, répondit Leclerc avec un sourire pâle. Mais je ne suis pas non plus un homme suicidaire. Si je dois témoigner, je veux des garanties. Je veux savoir que quelqu'un veille sur mes arrières.
Lise se dirigea vers la porte, puis se retourna. La lumière dorée de l'après-midi dessinait une barre oblique entre eux, comme une barrière qu'elle devait franchir.
« Je vous donne ma parole, dit-elle. Je trouverai qui a dissimulé ce dossier. Et j'empêcherai Nathaniel Ashworth de vous nuire.
— Vous ne pouvez pas en être sûre, dit-il.
— Non, admit-elle. Mais je vais essayer.
Elle sortit dans la rue, où la lumière d'octobre semblait soudain moins douce. Les drapeaux tricolores claquaient dans le vent. Elle passa devant la vitrine d'une nouvelle boutique de mode qui affichait des robes à la grecque, des modèles du Directoire naissant, et elle songea, avec une ironie amère, que même la mort avait besoin de nouvelles coutures.
En rentrant à l'atelier, elle trouva son père penché sur un établi couvert de patrons. Il avait déjà préparé le thé. Une lettre scellée de cire blanche était posée à côté de sa tasse.
« On vient de la déposer, dit-il sans lever les yeux. Par un garçon qui n'a pas voulu donner son nom.
Lise brisa le sceau. Le parfum — une eau de Cologne discrète, citronnée — lui fit battre le cœur plus vite. La main, une écriture fine et nerveuse, qu'elle connaissait trop bien.
*La robe de la survivante est prête, écrit Jean-Luc. Le rendez-vous est fixé au 5 brumaire, à la maison qui fait face au pont Neuf. Venez seule.*
La date était dans deux jours. Le jour où Jean-Luc était parti. Le jour où commençait « la nouvelle vie » qu'il disait vouloir recommencer.
Elle plia soigneusement la lettre, la glissa dans sa poche. Son père ne demanda pas ce qu'elle contenait. Peut-être qu'il savait. Peut-être qu'il lisait, dans les sciences, ce qu'elle n'avait pas encore les mots pour dire à haute voix.
« Je dois sortir », dit-elle enfin.
Elle n'avait pas remis son manteau qu'on frappait à la porte. Trois coups rapides. Pierre esquissa un geste, mais Lise fut plus rapide. Elle alla ouvrir.
Sur le seuil, dans la lumière déclinante, se tenait une femme qu'elle ne connaissait pas : silhouette mince, manteau gris, bonnet simple, et cette manière de regarder autour d'elle, comme si elle comptait les issues, qui trahissait une expérience que rien n'effaçait.
« Mademoiselle Marchand ? dit la femme avec cet accent qu'on ne pouvait pas déguiser. Je viens pour une commande. Une robe de mariée. »
Lise regarda la lettre dans sa poche, puis la femme sur le seuil.
« Entrez », dit-elle. Les mots sonnaient comme un écho. « Nous avons beaucoup à nous dire. »
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