Le Dernier Point
Lire le chapitre 32: Aftermath: The Proposal
L'atelier sentait encore la cire et le fil neuf. Lise avait posé son dé sur la table basse, entre deux tasses de tisane refroidie, et elle regardait son père sans le voir vraiment. La lettre de Jean-Luc était pliée dans sa poche, contre son cœur, comme un secret brûlant.
« Tu es partie loin, dit Pierre doucement. Je te reconnais, Élisabeth. Tu as cet air-là quand tu construis un mur autour de toi. »
Elle releva la tête. Son père la connaissait trop bien, maintenant. Après vingt ans d'absence, il avait retrouvé le geste de lire en elle comme dans un livre ouvert.
« Il veut que je parte avec lui, dit-elle. En Angleterre. »
Pierre ne broncha pas. Il reposa sa tasse avec un soin exagéré, comme s'il manipulait un verre soufflé.
« Et qu'est-ce que tu lui as répondu ? »
« Que je ne pouvais pas. Que j'avais des comptes à régler ici. Le procès de Dumas, Leclerc, Nathaniel Ashworth qui rôde… »
« Ce sont des raisons, dit Pierre. Pas une réponse. »
Lise se leva, fit les trois pas qui séparaient la fenêtre de la cheminée, puis revint. Le geste était nerveux, répété trois fois avant qu'elle ne s'arrête, les mains crispées sur le rebord de la table.
« Papa, tu es à peine revenu. Je ne peux pas t'abandonner encore. »
Pierre la regarda avec une tendresse si vive qu'elle en eut le cœur serré.
« Ma fille. J'ai passé vingt ans à me cacher, à mentir, à servir des maîtres qui ne méritaient pas ma loyauté. Tu crois que je vais te laisser sacrifier ta vie à cause de mes fantômes ? »
« Ce n'est pas un sacrifice. C'est un choix. »
« Alors choisis pour toi, pas pour moi. » Il se leva, vint se planter devant elle. Il était plus petit qu'elle se le rappelait, mais son regard avait la même intensité que dans son enfance. « Qu'est-ce que tu veux, Élisabeth ? Pas ce que tu dois, pas ce qui est prudent. Qu'est-ce que tu veux ? »
Elle ferma les yeux. La question résonnait dans le silence de l'atelier, parmi les coupons de soie et les bobines de fil. Et la réponse monta, malgré elle, comme une vérité qu'elle avait tenue à distance depuis des semaines.
« Je veux lui faire confiance. » Sa voix se brisa. « Je veux croire qu'il est venu me chercher parce qu'il m'aime, pas parce que c'est un piège. Je veux arrêter de compter les coups d'avance, de mesurer chaque mot, chaque mouvement. » Elle rouvrit les yeux. « Mais je ne sais pas comment on fait pour oublier ça. Pour redevenir une femme qui croit aux promesses. »
Pierre prit ses mains dans les siennes. Elles étaient rugueuses, marquées par des années de travail, de fuite, de survie.
« Écoute-moi. Je connais la peur. Je l'ai épousée, je l'ai nourrie, je l'ai laissée décider à ma place. Et je l'ai payée du prix le plus lourd : j'ai perdu ta mère, j'ai perdu tes premières années, j'ai failli te perdre toi aussi quand Fouquier t'a prise en otage dans sa folie. »
Sa voix se fit plus grave.
« La peur ne protège rien, Lise. Elle ne fait que retarder l'inévitable. Si tu refuses Jean-Luc parce que tu as peur, tu passeras le reste de ta vie à te demander ce qui aurait pu être. Et cette question-là, ma fille, elle ne pardonne jamais. »
Lise sentit les larmes monter, mais elle les refusa. Pas encore.
« Et Dumas ? Il va être jugé dans quelques semaines. Je lui ai promis de trouver Leclerc. Je lui ai promis de le sauver. »
Pierre sourit, un pli ironique au coin des lèvres.
« Tu me l'as dit toi-même : Leclerc a signé une déposition qui le lie aux Ashworth. Sa parole est corrompue, et Nathaniel est à Paris pour s'assurer qu'il reste muet. Même si tu restais, tu n'aurais pas la garantie de gagner. »
« Alors je l'abandonne ? »
« Alors tu lui donnes les moyens de se défendre autrement. Tu n'es pas la seule à pouvoir chercher la vérité. Moi, je suis encore capable de gratter les murs de ce pays. Et j'ai des dettes à payer. »
Lise le dévisagea. Il y avait quelque chose de nouveau dans la posture de son père, une décision prise, une porte fermée derrière lui.
« Tu veux dire que tu restes ici ? Que tu vas chercher les preuves ? »
« Je vais faire ce que j'aurais dû faire il y a vingt ans : me servir de ce que je sais au lieu de me cacher. Nathaniel Ashworth est venu me trouver chez moi, à moi. Il a menacé ma fille. Il a fait arrêter un innocent pendant des jours. » Il planta son regard dans le sien. « Cette dette-là, je vais la recouvrer moi-même. »
Lise secoua la tête.
« C'est trop dangereux. S'il découvre que tu enquêtes, il te fera taire comme il a fait taire les autres. »
« Peut-être. Mais alors, au moins, je mourrai pour quelque chose qui vaut plus que ma peau. » Il posa une main sur son épaule. « J'ai passé ma vie à fuir des hommes comme Nathaniel Ashworth, à me cacher derrière des pseudonymes et des loyautés empruntées. J'en ai assez. Si je peux faire tomber cet homme et libérer Dumas, alors j'aurai enfin l'impression d'avoir racheté un peu de ce que j'ai fait. »
Lise ouvrit la bouche pour protester, mais aucun mot ne sortit. Que pouvait-elle opposer à cela ? Elle avait passé des années à se battre seule, à tricoter des filets de survie autour d'elle-même, à croire que la prudence était la seule arme digne. Et voilà que son père lui tendait l'exact contraire : la décision de ne plus avoir peur.
« Tu vas prendre le bateau demain, dit Pierre. Tu vas retrouver Jean-Luc, et vous allez partir. »
« C'est dans deux jours, le rendez-vous. Sur le Pont Neuf. »
« Alors tu as deux jours pour te préparer à être heureuse. » Il sourit, un sourire d'ours fatigué. « Ce n'est pas plus difficile que de préparer une robe de mariée. »
Lise rit malgré elle. Un rire sans joie, qui sonnait faux.
« Papa… Et si je pars ? Si je traverse la Manche ? Qu'est-ce qui te reste ici, à part un atelier vide et des ennemis qui te cherchent ? »
Pierre jeta un regard circulaire sur la pièce. Sur les mannequins de couture, les rouleaux de tissu, les ciseaux suspendus à leur crochet.
« Il me reste une raison de me battre. Et crois-moi, Élisabeth, pour un homme de mon âge, c'est déjà énorme. »
Elle s'assit, les jambes soudainement faibles. La décision qu'elle avait repoussée depuis la lecture de la lettre de Jean-Luc se précisait dans sa poitrine, comme un point de couture qui tire.
« Je ne sais pas comment on vit avec quelqu'un qu'on n'a pas choisi de croire. Je l'ai aimé alors qu'il me mentait. Je l'ai détesté quand j'ai découvert ses mensonges. Et maintenant il me demande de recommencer, de faire confiance cette fois. »
« La confiance n'est pas un état, dit Pierre doucement. C'est une pratique. On la fait, chaque jour, comme on fait un ourlet ou un boutonnière. Ça se répète, ça se corrige, et ça finit par tenir. »
Lise le regarda. Il y avait des rides profondes autour de ses yeux, des marques que vingt ans de fuite avaient creusées. Mais il y avait aussi une lueur nouvelle, une espèce de paix qu'elle ne lui avait jamais connue.
« Tu crois vraiment que je peux être heureuse ? »
« Je ne crois pas. Je sais. Parce que je t'ai vue coudre pour des condamnés, je t'ai vue te battre pour des inconnus, je t'ai vue cacher des documents dans des ourlets pour sauver des vies. Tu as passé des années à faire le bien pour les autres, ma fille. Il est temps que quelqu'un le fasse pour toi. »
Elle ferma les yeux. L'image de Jean-Luc lui vint, non pas celle du salon de couture où il l'avait approchée sous un faux nom, mais celle du quai, quand il était venu la chercher avant de partir, la veille. Il avait un visage ouvert, vulnérable, et ses mains tremblaient presque lorsqu'il lui avait demandé de le suivre.
« Il a dit qu'il avait abandonné sa mission. Qu'il avait choisi de vivre une vie simple. Avec moi. »
« Et tu le crois ? »
« Je veux le croire. »
Pierre hocha la tête.
« Alors c'est déjà un début. Le reste, c'est une question de points de couture. De pratique. » Il se pencha, prit une petite boîte en bois sur le rebord de la cheminée et la lui tendit. « Tiens. C'est pour toi. »
Lise souleva le couvercle. À l'intérieur, sur un lit de velours rouge, reposait un médaillon en argent, finement ouvragé. Elle l'ouvrit : un portrait miniature de sa mère, jeune, coiffée d'un ruban bleu, souriant d'un sourire qu'elle avait presque oublié.
« Maman… »
« Je l'ai gardé tout ce temps. Je l'avais sur moi le jour où je suis parti. C'était la seule chose que je pouvais emporter sans me trahir. » Sa voix s'étrangla. « Emporte-le avec toi, Lise. Pour que tu saches que je pense à toi. Pour que tu saches que je ne t'ai jamais vraiment quittée. »
Lise serra le médaillon dans sa main. Le métal était tiède, vivant. Elle releva les yeux vers son père, et le mur qu'elle avait construit entre eux depuis des semaines s'effondra enfin, en silence, sans fracas.
« Je vais lui dire oui, papa. » Sa voix n'était qu'un souffle. « Je vais partir avec lui. »
Pierre la prit dans ses bras, et elle s'y enfouit comme une enfant, le visage contre son épaule. Il sentait la cire et l'encre, les journaux et la poussière des routes. Il sentait son père, enfin.
« Va trouver ta vie, Élisabeth. Et quand tu coudras ta première robe en Angleterre, pense à moi. Envoie-moi un tissu, un échantillon, n'importe quoi. Pour que je sache que tu es heureuse. »
Elle pleura, là, sans retenue. Des larmes de départ, des larmes de retrouvailles, des larmes de soulagement.
Au bout d'un long moment, elle s'écarta, s'essuya les joues d'un revers de manche, et sourit.
« Il faut que je prépare une petite valise. Et que je trouve un prétexte pour les voisins. »
Pierre éclata de rire, un rire franc qui lui plissa les yeux.
« Dis-leur que tu pars pour un mariage. » Il cligna de l'œil. « Ça n'aura presque rien d'un mensonge. »
Le lendemain matin, alors que le jour se levait à peine sur les toits de Paris, Lise se tenait devant la porte de l'atelier. Elle avait une valise de cuir à la main, un châle bleu sur les épaules, et le médaillon de sa mère autour du cou.
Pierre l'embrassa sur le front.
« Le rendez-vous est pour demain. Mais ne l'attends pas au Pont Neuf. Va directement au bateau. Le _Marie-Anne_, au quai de la Mégisserie. Il part à marée haute. »
Lise fronça les sourcils.
« Comment tu sais… »
« J'ai des amis qui connaissent des amis. » Son sourire s'élargit. « Va, maintenant. Et ne te retourne pas trop souvent. Ça casse les jambes. »
Elle rit, puis se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser sur la joue.
« Je te verrai bientôt, papa. Quand tout ceci sera fini. »
« J'espère bien. Ta mère ne me pardonnerait jamais de te perdre une deuxième fois. »
Elle sortit dans la rue grise, le pavé humide de la nuit, et prit la direction de la Seine. Elle ne se retourna pas. Mais elle sentait le regard de son père sur elle, comme une bénédiction, et le médaillon tiède contre sa poitrine.
Deux heures plus tard, sur le quai de la Mégisserie, un jeune homme en manteau de marin l'attendait près d'un petit sloop amarré au ponton. Elle reconnut Jean-Luc avant même qu'il ne tourne la tête vers elle, comme si les semaines de séparation n'avaient été qu'un mauvais rêve.
« Tu es venue », dit-il, la voix enrouée par l'émotion.
« Tu m'as demandé de partir avec toi. » Elle posa sa valise à ses pieds, reprenant son souffle. « Je suis là. »
Il lui prit la main, la serra fort dans la sienne.
« Tu es sûre ? »
Lise regarda le bateau qui dansait doucement sur l'eau grise. Elle pensa à son père, seul dans l'atelier, qui allait affronter Nathaniel Ashworth et les fantômes de son passé. Elle pensa à Dumas, dans sa cellule de la Conciergerie. Elle pensa aux robes des condamnés, alignées sur les étagères, aux fils qu'elle avait tirés pour des inconnus.
Puis elle pensa à l'avenir. À une vie simple, loin des guillotines et des tribunaux. À un homme qui l'attendait, le visage ouvert, la main tendue.
« Je suis sûre », dit-elle.
Jean-Luc l'aida à monter à bord. Le pont de bois était froid sous ses pieds, mais sa main à elle était chaude. Ils se tinrent côte à côte tandis que les marins détachaient les amarres, et le _Marie-Anne_ glissa lentement sur la Seine, entre les brumes du matin.
Lise garda les deux mains posées sur le bastingage, les yeux sur Paris qui s'éloignait, sur les tours de Notre-Dame qui se fondaient dans la grisaille. Elle pensa à son père, qui lui avait dit un jour que la confiance était une pratique, un ourlet qu'on refait sans cesse. Elle le referait, ce point-là, chaque jour de sa vie.
Le médaillon battait contre son cœur. Elle l'ouvrit, une dernière fois, et regarda le visage de sa mère sourire dans la lumière froide de l'aube.
Puis elle le referma, tourna le dos à la ville, et regarda devant elle la Manche, l'Angleterre, l'inconnu.
<STATE>
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