Le Dernier Point
Lire le chapitre 7: The Bargain
Le vent de nuit s'engouffrait sous le Pont Neuf, soulevant l'ourlet de la cape de Lise comme un drap qu'on retire. Jean-Luc se tenait si près qu'elle sentait la chaleur de son épaule contre la sienne, bien qu'aucun d'eux n'ait osé franchir la distance qui les séparait encore.
« Une avocate, dit Jean-Luc en fronçant les sourcils. Tu veux confier notre sort à un robin ?
— À un *avocat*, précisa Lise en serrant le journal contre sa poitrine sous son manteau. Maître Dumas. Il a défendu mon père il y a douze ans, dans une affaire de dettes. Père disait qu'il était le seul homme honnête de tout le Palais de Justice.
— L'honnêteté, à Paris, en cette année 1793... » Jean-Luc secoua la tête. « C'est une monnaie qui n'a plus cours.
— Justement. C'est la seule que nous puissions offrir. »
Elle n'ajouta pas qu'elle avait besoin d'un allié *avant* d'affronter son employeur à la Procure. Les pages arrachées brûlaient dans son esprit comme des braises sous la cendre. Si Monsieur Duval détenait la preuve que Pierre n'était pas son père — que *lui* l'était — il lui faudrait un homme de loi pour soutenir sa requête.
Jean-Luc céda, comme il cédait toujours lorsqu'elle prenait ce ton, celui de la couturière qui a décidé de la coupe et n'admet point de discussion.
Ils trouvèrent Maître Dumas dans une alcôve du Palais de Justice, un antre de papier jauni et d'encre séchée. L'homme avait soixante ans, peut-être plus — un visage labouré comme un champ après la guerre, des yeux d'un bleu si pâle qu'ils semblaient avoir été lavés par trop de larmes versées pour des causes perdues. Il les reçut sans surprise, comme s'il avait attendu cette visite depuis des années.
« Élisabeth Marchand, dit-il en la détaillant par-dessus ses lunettes. Vous avez les mains de votre mère. Des mains de couturière. » Il marqua une pause avant d'ajouter : « Pierre m'a écrit, il y a trois semaines. Une lettre qu'il savait ne jamais pouvoir poster. Il me demandait de veiller sur vous si les choses tournaient mal. »
Lise sentit le sol se dérober sous elle. « Vous saviez. Vous saviez qu'il était en danger.
— Je savais qu'il était un imbécile courageux, ce qui revient au même dans ce Paris-ci. » Dumas se leva avec difficulté et referma la porte de son cabinet. « Il m'avait tiré d'une fâcheuse affaire en 1781 — une dette de jeu que je ne pouvais honorer. Pierre vendit sa montre en or, une pièce de son père, pour me sauver l'honneur. Je lui dois plus que ma vie, mademoiselle. Je lui dois ma réputation. »
Jean-Luc, resté près de la porte, les bras croisés, observait l'échange comme un mathématicien suit une démonstration. « Et cette réputation, suffira-t-elle à faire libérer un homme condamné sans procès ?
— Non. » La franchise de Dumas était presque brutale. « Mais elle suffira peut-être à obtenir un procès. La Convention est sensible aux apparences, même Robespierre le sait — une exécution sans jugement, cela sent trop la terreur pour ceux qui voudraient dormir tranquilles. Le problème, mademoiselle Marchand, n'est pas de sauver votre père. Le problème est de lui donner une raison officielle de n'être pas exécuté. »
Lise posa le journal sur le bureau. Il était là, ce cahier de cuir fatigué dont les pages sentaient l'humidité et la peur — les confessions de Pierre, ses preuves accumulées contre Robespierre, les notes sur la mort de sa mère.
« Père a écrit que ce journal contient assez de vérité pour faire tomber l'Incorruptible.
— Et il avait raison, dit Dumas après avoir feuilleté quelques pages. Mais une vérité incomplète n'est qu'une calomnie. » Il tapota une couture de la reliure, là où les fils relâchés révélaient la mutilation. « Il manque des pages. Sans elles, ce journal est la parole d'un espion royaliste contre celle d'un membre du Comité de salut public. Vous connaissez la fin de ce procès-là. »
La gorge de Lise se serra. « Les pages sont chez mon employeur. À la Procure. Il les détient — je ne sais comment — et il pourrait... »
Elle s'arrêta. Comment dire que l'homme qui lui avait appris à tenir une aiguille était peut-être son véritable père ? Que chaque regard qu'il posait sur elle avait été un mensonge de plus ?
« Il pourrait quoi ? demanda Dumas doucement.
— Il pourrait être la personne qui m'aidera ou celle qui me trahira. Je n'en sais rien encore. »
Jean-Luc s'approcha du bureau. « Si les pages contiennent la liste des noms que l'on trouve dans le journal — les correspondants royalistes de Pierre — celui qui les détient contrôle la vie de plusieurs dizaines de personnes. »
Dumas replia ses lunettes avec un soin d'horloger. « Alors vous devez les récupérer, mademoiselle. Avant que votre employeur ne comprenne ce qu'il a entre les mains. Et si vous voulez mon conseil — » il jeta un coup d'œil entre eux deux, « — faites-le ce soir. Demain, le Tribunal aura peut-être décidé d'avancer la date d'exécution de votre père. On ne laisse pas un espion royaliste moisir en prison quand on peut en faire un exemple. »
Lise prit le journal, le glissa de nouveau sous sa cape. Tout en elle était couture — chaque pensée s'assemblait comme des pièces de tissu, chaque décision était une épreuve d'ajustement. Il lui fallait retourner à la Procure, affronter Duval, réclamer les pages. Mais ce soir, les ateliers étaient fermés, et la maison de couture était gardée par des domestiques.
« Une robe, murmura-t-elle. La robe de la citoyenne Darcelle. Je dois la livrer demain matin. C'est mon passe-port. »
Jean-Luc la saisit par le bras, assez fort pour qu'elle sente la panique sous ses doigts. « Tu ne peux pas y aller seule. Duval n'est pas homme à se laisser déposséder d'un secret qui fait sa fortune.
— Et toi ? Tu as dit toi-même que la sûreté te surveillait. Si on te voit entrer à la Procure, c'en est fini de notre plan.
— Alors je t'attendrai dehors. À l'angle de la rue Saint-Honoré. Si tu n'es pas ressortie en une heure, je viendrai te chercher. »
Dumas les observait, un sourire triste aux lèvres. « Vous vous aimez, dit-il simplement. Tant mieux — c'est la seule chose qui donne du courage à ceux qui n'en ont pas. Mais dites-vous une chose : si votre employeur sait que les pages ont de la valeur, il saura aussi que vous viendrez les chercher. Méfiez-vous, mademoiselle. Méfiez-vous de ceux qui vous offrent une robe quand vous leur demandez la vérité. »
Il lui tendit la main. Dans sa paume, une petite carte de visite, cornée aux bords.
« Si les choses tournent mal, envoyez-moi un mot. J'ai encore quelques amis au Comité de sûreté générale. Pas beaucoup, mais quelques-uns. »
Lise prit la carte sans un mot. Dehors, la nuit était tombée, et les réverbères jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés mouillés. Elle avait un journal sous le bras, un avocat dans son camp, et un homme qui l'attendrait à l'angle de la rue. Pourtant, c'est la phrase de Dumas qui lui restait en tête.
*Méfiez-vous de ceux qui vous offrent une robe quand vous leur demandez la vérité.*
La robe de la citoyenne Darcelle, celle de la femme du député — étalées sur son établi à la Procure. Deux vêtements offerts en échange de passes, de complaisances, de mensonges. Et Duval, au milieu, qui souriait en comptant les fils.